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Festival Off d’Avignon – Olivier Coyette au Théâtre des Halles 

Ce que j’appelle oubli d'Olivier CoyetteOlivier Coyette – Ce que j’appelle oubli – Il y a cette adresse, ce « dire » primordial à partir duquel tout reprend origine : ce texte posé sur un fait divers, comme une pierre qui ferait ricochet. Dense, nourri d’images concrètes, il est un « silence qui se referme sur lui-même » pour devenir un lieu où tout peut finalement exploser. Il y a ce paragraphe unique de Laurent Mauvignier qui, à rebours du titre qu’il lui donne, Ce que j’appelle oubli, est une mise à l’épreuve et une conjuration de l’absence et du vide. Olivier Coyette s’empare de son flot continu et implacable, renouant le fil d’un fait divers – le meurtre d’un homme à Lyon « pour une canette de bière » –, conférant au dérisoire sa part substantielle.

S’il devait avoir une teinte, l’oubli de Laurent Mauvignier serait – comme le décor de la nuit d’hiver, du fait divers, fait de néons aveuglants et de carrelages immaculés, de fenêtres qui n’ouvrent sur « rien » et de « mots de personne » – d’une blancheur écrasante. Il aurait le halo pâle de l’événement qui s’achève d’un coup de lame, trop vite, trop brusquement. Il aurait ce silence de romans ou de nouvelles, ce blanc des premiers mots qui font rimer les verbes « dire » et « mourir ». Ce lacté de peaux dans lesquelles on entre à nouveau.

S’il devait avoir une matière, l’oubli de Laurent Mauvignier serait, des mots du comédien belge Olivier Coyette qui s’empare du rebond de la pierre et du texte, un bloc « sculpté », froid, presque impénétrable. Dans le livre et sur la scène, la main et la voix refont l’histoire d’un homme mort, rejoignent esprit et corps, font face au proche du disparu et lui racontent les heures qui ont précédé l’acte criminel. Omniscientes, elles font à nouveau entendre les bruits, sentir les odeurs, voir les gestes et pressentir les soupçons de cet instant d’avant.

Mains et voix regagnent ainsi le gouffre dans lequel l’événement avait été délaissé, comme l’homme, et le déterrent alors pour lui donner un nouveau souffle, à défaut de pouvoir lui donner un sens. Que ce souffle diffère de l’histoire originelle ou soit le même importe peu : il réactualise, prend en considération les accents et les ellipses, se modèle dans ses propres parts de fiction et de réalité, dans ce qu’il emprunte à la littérature et à la vérité.

La scène d’un « avenir déjà disparu »

Il s’agit de revenir sur le cours des choses et dans la chair des êtres : abolir l’avant et l’après, frôler une nouvelle fois le futur cadavre et les déjà meurtriers. Dans un mélange d’anticipation et de réflexion – diffraction –, il s’agit de penser à la place des parents, des potentiels témoins, des passants ou des vigiles, des acteurs de ce fait divers ou de ceux qui se sont tus, puis de replonger dans l’attente inconsciente d’un homme à mourir et de rejouer sa résignation qui n’a pas encore de nom. Il s’agit encore de faire de la fin de l’histoire vécue d’un homme le début de l’histoire écrite de ce même homme : nier à la fois le « dire » et le « mourir », ou plutôt, puiser dans l’un et dans l’autre, leur prendre ce qu’ils contiennent de risque et accepter que tout retour n’implique pas uniquement l’effacement.

Sans majuscule initiale ni point d’arrêt, la phrase de Laurent Mauvignier répète motifs et sujets pour mieux les accrocher à nouveau. Nécessaire travail de deuil, martelant l’injustice, cette litanie cruelle devient ironie théâtrale sur la scène d’Olivier Coyette. Et il lui fallait une « colère », comme il l’explique, pour pouvoir tirer cette histoire de son sommeil et prendre à l’oubli ce qu’il refuserait par essence. Il lui fallait absorber ce sentiment, cette « colère légitime d’un homme qui a vu son ami être rayé de la carte pour une raison anecdotique », pour faire jaillir le texte, cette pierre.

L’emportement qui habite le comédien se balbutie avant d’éclater. Il dit le calme d’errances puis la fougue du passage à l’acte, donne consistance à ce qui avait été tenu à un rang secondaire. Nuancé, fixant droit le spectateur comme pour le placer lui aussi sur scène ou en train de lire quelques lignes d’une rubrique banale de journal quotidien, il le convoque à son tour à prendre place sur la lame du récit. Il se pose sur un adieu qui n’a pas pu se faire et brise la fatalité d’un seul et puissant chuchotement. C’est une présence qui n’en finit plus de s’exprimer, un présent irrémédiable qui écrase le conditionnel et qui parle d’oubli, qui fait parler l’oubli, pour mieux l’abattre sitôt prononcé.

Ce que j’appelle oubli
Texte de Laurent Mauvignier
Conception et interprétation : Olivier Coyette
Crédit Photo : Marina Raurell pour le Pôle Média

Durée : 1h

Au théâtre des Halles du 6 au 28 juillet à 19h (relâche les 11, 18 et 25 juillet)

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