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Festival Off d’Avignon – Monsieur Kaïros

Monsieur Kairos Écrit et mis en scène par Fabio AlessandriniMonsieur Kaïros : occasion faite homme ; instant où l’être saisit, instant où l’être se saisit. Cette action est immédiate, et la chute concerne ici autant le réel que la fiction, dépassant les limites du texte et de ce qui est donné à voir par le théâtre. Fabio Alessandrini fait des rideaux de la représentation les lignes d’un roman éternellement en train de s’écrire. Aux côtés de Yann Collette, il convoque la part de vrai de tout personnage, reprenant les idées de Pirandello, ainsi que la part de risque de toute personne, tiraillée entre présence – être une personne – et absence – n’être personne.

D’emblée, le dialogue, la preuve théâtrale, est mise en péril et peine à trouver son actualisation. Un homme, un écrivain, converse avec son ordinateur. Autant dire qu’il dialogue avec lui-même. Son corps, en coin, apparaît suite à un vacarme assourdissant, le faisant émerger d’un gouffre non référentiel pour le placer dans un autre : la grotte de l’artiste. Coupé des hommes et du monde, nulle part sauf peut-être en lui seul, et sans doute aussi coupé du temps, pianotant frénétiquement sur son clavier mais restant debout – alors que l’on s’attendrait à le voir assis –, il n’aperçoit pas l’homme, ou l’illusion de cet homme, qui déchire son espace pour le rejoindre.

Monsieur Kairos Écrit et mis en scène par Fabio AlessandriniD’emblée, le dialogue est un hiatus. Le langage entre la machine et l’homme, puis entre la machination et l’homme, est soumis à des désarticulations. Le discours se met à questionner sans répondre, progresse dans le vague et en écho biffé. Le retour, parfois en langue étrangère, interroge l’identité et le lieu, mais est incapable d’atteindre une forme de connaissance ou de reconnaissance.

Entre le premier et le second qui lui fait face se loge le miroir de l’art : l’on comprend bientôt, d’étrange en inquiétant, que l’écrivain est en train d’écrire celui qui apparaît sous ses yeux, de le former et de lui donner une histoire, une vie, des péripéties. Il fait œuvre. Le personnage qu’il créé, un médecin parcourant le monde pour des missions humanitaires, créé à son tour le premier homme en tant qu’écrivain et s’empare de ce second voyage. Il se libère ainsi de son propre texte qui l’enfermait, subtilisant esprit et plume au créateur, prolongeant l’artifice pour le mettre en abyme. Scène du doute, page du faux-semblant, lieu de « l’admettons », ce « comme si » littéraire se transfère alors dans un espace réel, que la ressemblance physique entre les deux comédiens, le créateur Fabio Alessandrini et la créature Yann Collette – et de même, le metteur en scène et le comédien qu’il met en scène – ne fait qu’accentuer.

Monsieur Kaïros – Saisir l’occasion, sortir de la fiction

Il reste ce soupçon, cette divagation inspiratrice, en tant que moteur de toute création. Celle-ci se dévoile entièrement par effets de symétrie. Les gestes, les mots, les histoires des deux hommes ne se rapprochent et ne se confondent jamais autant que lorsqu’ils voudraient se séparer l’un de l’autre. À l’exigence d’écriture de l’un répondra ainsi l’exigence de réécriture de l’autre ; le noir initial, ce chaos originel, trouvera également sa plus pleine expression dans cet appel final à la page à nouveau blanche. De même, le bégaiement du médecin et ses questions intempestives conduiront à un discours injonctif, d’implorations en ordres.

Car l’écrivain a tellement bien écrit son personnage que celui-ci semble désormais posséder toutes les clés pour se libérer, ou pour pouvoir tout du moins participer lui aussi au processus de sa propre création et à l’entreprise littéraire, qui lui est devenue une entreprise intime. Il exige alors d’effacer cette histoire, la sienne, qui ne lui plaît pas, qui lui paraît trop elliptique à certains d’endroits – occultant l’amour – et trop insistante à d’autres – privilégiant les guerres.

Sans nier les fonctions d’auteur, de narrateur et de personnage, mais les bouleversant sans cesse, s’opère un renversement de forces, visible sur la scène de Fabio Alessandrini à travers un principe d’oppositions diamétrales. Le médecin se place in fine à la table de l’écrivain, se moque de son nom, et va jusqu’à remettre en question sa légitimité en tant qu’auteur – comment, par exemple, ce dernier peut-il situer un chapitre en Afghanistan sans même y être allé ? L’affrontement entre les deux hommes vire alors à une folie patente et tragique, nourrie de réflexions inépuisables autour du mensonge et de la vraisemblance, de l’auteur et de l’inspiration, de la voie littéraire et de la voix théâtrale. Mais c’est peut-être un dernier leurre et l’écrivain n’aurait fait que coucher ses propres fantasmes sur sa page, sommeillant en elle, faisant de « l’admettons » son réel idéal.

Monsieur Kaïros
Écrit et mis en scène par Fabio Alessandrini
Avec Yann Collette et Fabio Alessandrini
Collaboration artistique : Sonia Masson
Scénographie, image vidéo : Jean-Pierre Benzekri
Lumière : Jérôme Bertin
Son : Nicolas Coulon
Crédit Photo : Christophe Leclaire

Durée : 1h10

Festival Off d’Avignon – Au Chapeau d’Ébène théâtre du 7 au 30 juillet (relâche le 25) à 21h40

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