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Festival OFF d’Avignon – Mémoires d’un fou

Mémoires d’un fou avec William MesguichMémoires d’un fou – Il y a sur le sol et placardées sur les murs des quantités de feuilles écrites et à écrire. Dans son antre, un animal littéraire, taciturne puis monstrueux, les transperce et se laisse transpercer par elles, se ruant de coins en coins comme de la page à la plume. Flaubert a 17 ans et il compose ses mémoires. Son visage est jeune, aussi blanc qu’une œuvre presque vierge, mais il dit que son cœur est déjà vieux. Quant à sa voix, il appartient à William Mesguich de lui rendre toute son impétuosité.

La poudre d’or d’un pauvre fou… « Tu croiras peut-être, en bien des endroits, que l’expression est forcée et le tableau assombri à plaisir ; rappelle-toi que c’est un fou qui a écrit ces pages, et, si le mot paraît souvent surpasser le sentiment qu’il exprime, c’est que, ailleurs, il a fléchi sous le poids du cœur. » Et, sans doute également, il a rompu sous la surcharge de ces feuilles accrochées dans ce qui a tout l’air d’un espace intérieur, creusant et incisant instantanément à la fois les rêveries et les délires de l’adolescent exalté qu’il est.

Mémoires d'un fou - Flaubert - AvignonGustave Flaubert n’a pas l’âge d’écrire ses mémoires, mais il a celui de se laisser pleinement aller à sa fougue. Ce qu’il pose violemment dans un aller retour incessant du coffre à sa chaise de bureau, puis de l’encrier au support de son ardeur est un courant qui ne se tarit pas ; ce sont des confidences fantasmées et frénétiques qu’il adresse à l’un de ses amis. Ce court roman rédigé en 1838 qu’il intitule Mémoires d’un fou, découvert et publié à titre posthume près de soixante ans plus tard, constituera le terreau de L’Éducation sentimentale. Esquisses d’une œuvre qui n’en est qu’à ses balbutiements, les « Mémoires » déplient le chemin d’une écriture qui se cherche en même temps qu’elle se fait, et qui se remet toujours en question, à la fois dense et inquiète, formulée sur des pages aussi « misérables » que l’esprit qui les porte en lui et qui ne peut que les faire exploser.

La prison d’une « âme tout entière »

Mémoires d'un fou - Flaubert - AvignonArrachées aux pensées de l’écrivain, ces feuilles sont « tracées par la main d’un fou qui fait horreur ». Elles demandent à s’imposer et à s’exposer sans demi-mesure car elles naissent d’une imagination noyant et prenant le dessus sur une expérience de vie qui, bien que courte, est déjà sans limite. C’est précisément le parti-pris choisi par Sterenn Guirriec qui éparpille dans la grotte de création de l’écrivain les restes et les devenirs de ses phrases et de ses pensées disloquées. Seul en scène pour la première fois, William Mesguich respire, inhale et expulse le texte, depuis ce berceau sensible et nerveux, présenté comme le linceul d’un enfant de « fin de siècle », de « fin de guerres » et de « souffrances » d’une société qui l’abattent.

Les lignes de Flaubert soufflent et débordent, rivées sur un horizon contraint. Lorsqu’il rêve de Maria et de sa « prunelle ardente comme un soleil », d’amour et de Rome, seul lui, son propre portrait, lui apparaît et se confronte à lui dans un miroir inversé. L’inquiétude vient de voix qui percent à leur tour cet espace cloisonné, la sienne et d’autres appartenant à ses souvenirs, d’écolier, d’amoureux transi. C’est le visage pâle, les mains et le regard vides que William Mesguich suit la lettre d’un cœur qui se dit tout d’abord « sans passion », celle de cet homme « jeté dans le tourbillon du monde », lecteur mélancolique de Byron et de Goethe. Puis l’emportement finit par déchirer le tableau, faisant saigner son œil et sa bouche, rougissant son encre.

William Mesguich fait entendre ce cri violent de l’âme et donne corps à un transport, depuis cette prison sans rive qui transforme la route en désert, le rêve en doute. Les voix du passé, râles de mourants, se mêlent aux lignes que Sterenn Guirriec fait bientôt pleuvoir sur les parois. Elles ne renvoient à rien d’autre qu’à l’impuissance du langage et à l’impossibilité de l’écriture de se conformer à la pensée : plus que l’écrivain, c’est peut-être l’écriture elle-même qui souffre de folie. Aux derniers mots, il reste sur les pages et les habits de l’écrivain un peu de poudre, cendres de la perte de raison pour les uns, poussière d’or de l’art pour les autres.

Mémoires d’un fou
De Gustave Flaubert
Adaptation de Charlotte Escamez
Mise en scène de Sterenn Guirriec
Avec William Mesguich
Lumières et vidéo : Mathieu Courtaillier
Son : Franck Berthoux
Décor et costumes : Camille Ansquer
Production Théâtre de l’Étreinte
Crédit Photo : Chantal Depagne / Palazon 2015

Festival OFF d’Avignon – Au théâtre du Girasole à 12h05

 

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