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Festival OFF d’Avignon – La Pensée de Leonid Andreïev

La pensée de Leonid AndreïevLa Pensée de Leonid Andreïev – Un flot verbal incessant qui divague pour dériver dans les eaux troubles d’un psychisme où la construction mentale brouille les frontières de la raison pure…

La vision du monde de Leonid Andreïev bascule volontiers dans une noirceur endémique. « Je voudrais que les hommes blêmissent d’effroi en lisant mon livre, qu’il agisse sur eux comme un opium, comme un cauchemar, afin qu’il leur fasse perdre la raison, qu’on me maudisse, qu’on me haïsse, mais qu’on me lise… et qu’on se tue « , écrivait-il à 20 ans dans son journal. Le récit du docteur Kerjentsev, héros de La Pensée, incarne cette décomposition de la réflexion, dans une plaidoirie qui maintient son audience suspendue à ses lèvres blêmes. La performance d’Olivier Werner dans ce seul-en-scène intense plonge le public dans l’univers de l’enfermement.

Enfermement physique dans l’espace d’une cellule d’un hôpital psychiatrique. Enfermement mental, également, dans une logique impeccable de la pensée qui laisse apparaître les failles où s’infiltre une déraison qui fissure cette logorrhée brillante, digne d’un grand avocat du barreau. Et le cas à juger laisse une place importante aux doutes. Le coupable doit se justifier de sa salubrité mentale face à une pléiade de spécialistes pour sortir de son confinement médicalisé et rejoindre un autre enfermement, celui de la prison, qui aurait au moins le mérite de prouver qu’il n’est pas fou.

La démonstration commence par un rappel des faits. L’homme a assassiné froidement son meilleur ami, sous les yeux de la femme de celui-ci. L’absence de mobile pendant l’enquête devient un indice de sa folie. Le docteur Kerjentsev reprend donc le fil de son récit à l’origine de l’histoire, comme une tentative d’explications censées qui motivent son geste: son amour bafoué pour la femme de son ami, la jalousie, les prémices d’un crime passionnel, doublé d’un coup monté pour maquiller la vengeance en crise de démence passagère,  contre cet écrivain de seconde zone, comme le souligne férocement le scientifique. Pris au piège de ses réflexions, le docteur Kerjentsev se perd dans les méandres de sa pensée jusqu’à provoquer l’effroi face au public qui endosse malgré lui le rôle de juges.

La Pensée de Leonid Andreyev – Border line

La folie ne tient qu’à un fil et Olivier Werner joue les équilibristes sur ce fil en ligne conductrice, prêt à basculer à chaque instant dans la démence. Une interprétation à la crête qui conserve un parfait self-contrôle contribuant à  captiver une salle sous tension. Un cynisme mesuré donne au texte de Leonid Andreïev  chargé d’intensité dramatique une dimension drolatique, décuplée par l’univers plombé dans lequel évolue le protagoniste. La scénographie métallique d’une cellule à la lumière crue, comme pour révéler la vérité, s’accorde avec le teint blafard et maladif du personnage.

La thématique de la folie fait partie des poncifs du 19eme siècle. Exploitée par le mouvement décadent, elle ouvre la voie au recherche sur l’inconscient. Le texte de Leonid Andreïev fait d’ailleurs référence au Horla, où Maupassant s’était amusé à écrire deux versions du texte, l’un favorisant la thèse de la folie, l’autre de l’inexpliqué et du surnaturel. Le public va devoir lui aussi faire un choix. Fou ou pas fou ? Quels sont les marqueurs de la folie ? Les détails du langage du corps (un sourire torve, un regard inquiétant, une gestuelle mal adaptée) vont devenir autant d’indices distillés par le comédien. A quel moment passe-t-on du côté de la démence ? La frontière est floue.

Le public s’accroche au cheminement mental du docteur Kerjentsev pour être sûr d’être capable de repérer sans faillir la ligne rouge de l’aliénation qui lui permettra de se conforter dans sa propre zone de sécurité. Mais le doute, induit par l’interprétation tout en finesse d’Olivier Werner et la subtilité du texte de Leonid Andreïev, nous fait alors chanceler dans une indécision perturbante, renvoyant au kaléidoscope mouvant de notre conscience sans certitude. L’enfermement n’est pas si loin…

La Pensée
D’après une nouvelle de Leonid Andreïev
Traduction, adaptation, conception et jeu Olivier Werner
Aide à la traduction Galina Michkovitch
Direction d’acteur Urszula Mikos
Scénographie Jan Crouzet
Lumières Kévin Briard
Durée : 1h40

Festival Off d’Avignon – Le Nouveau ring à 12h10

 

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