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Festival d’Avignon – Fatmeh d’Ali Chahrour

Fatmeh d’Ali ChahrourFatmeh – Fatima, fille sans héritage du Prophète Mahomet, reine du Paradis éplorée. Fatmeh – gestes de deuil, mouvements lents puis violents de corps de femmes. Sur la scène du danseur et chorégraphe libanais Ali Chahrour, présent dans le In d’Avignon avec deux spectacles, Leïla se meurt et Fatmeh, une nuit patiente pour la déchirure. Suspendue à la branche d’un arbre immense, une lune relie ciel et terre, bientôt rejointe par deux femmes, empreintes frénétiques de traditions associées à la culture arabe, sauvagement contraintes, fougueusement libérées.

Rien, sauf un silence de pierre. Rien, sauf des robes d’ombre sur elles. Deux femmes, chevelure ébène, entrent et font claquer leurs talons. Leurs visages semblables à l’astre qui luit au-dessus d’elles, elles se tiennent tout d’abord immobiles. Bouches closes, membres interdits, elles paraissent défier tout mouvement, tout élan et toute grâce. Bientôt, elles cognent leur poitrine, doucement, puis impétueusement. En quelques syncopes, le duo se sépare. Le rythme initial obéit alors au rite ancestral. Le noir de leur tissu s’imprime du rouge de leur peau flagellée. Ce sont deux corps-instruments qui finissent par ne plus s’appartenir. Quelque chose applaudit en leur for intérieur ; quelque chose souffle en leur lieu. Il n’est sans doute plus d’intuition du temps qui a passé, ni plus de place pour la respiration. Elles cognent comme elles cherchent leur air, échappant à tout contrôle de conscience.

Corps-percussion, à la fois support et caisse de résonance, il marque celles qui s’oublient et qui oublient de danser. Cela conduit jusqu’à l’épuisement, et jusqu’à un renversement. Le tableau nocturne passe du fracas au silence. Leurs membres se sculptent à nouveau, se voilent puis se dévoilent, évoluent une nouvelle fois en miroir. Il y va sans doute d’une conjuration de l’absence ; un drame s’est déjà joué en elles. Tandis que l’une se revêt, l’autre fait voler des flammes noires de ses manches. La lune au-dessus d’elles, comme un accent ou une note échappée d’une partition, se dédouble en un tambour rond chargé de codes et de lumière.

Fatmeh – Corps et mouvements de deuil

Fatmeh d’Ali ChahrourEntre chaque phase de transe, une frénésie ordonne aussitôt une pause, son pendant nécessaire. C’est peut-être dans ce temps de silence et dans cet espace vide qu’Ali Chahrour place ses jeux « d’esthétiques cachées et d’histoires couvertes ». Le voile, le corps qui se fond dans l’invisible, laisse pourtant transparentes les mains ; et les pieds, racines de sol, laissent au buste sa pleine expression. Auparavant entravé, il se libère à nouveau et il se farde désormais, se prépare pour une danse orientalisante soutenue par une mélodie lancinante. Le jour est annoncé depuis une hanche de femme : les autrefois immobiles dansent alors, comme affranchies, emportées par la répétition, entre équilibre et déséquilibre.

Elles deviennent des corps-ressacs, tournoyant sans fin, obéissant à leur propre cycle. Au quart de lune, l’une d’entre elles se met à entonner un chant puissant. Fatmeh, bien aimée. C’est comme une imploration, un appel lancé d’un bout à l’autre d’une rive ou d’une dune de sable, surpassant bien au delà les mouvements et les bruits des vagues qui s’y échouent encore. Elles montrent ce qui d’ordinaire reste dans l’ombre, la part révélée de leur robe-linceul et de leurs puissantes paroles d’éplorées, ainsi magnifiées et sublimées.

Il ne restera derrière elles qu’un verbe, un geste avant tout métaphorique – il vient souligner la trace visible qu’elles auront volé à l’invisible. Au-dessus d’elles, il y a toujours cette lune suspendue à sa branche d’arbre, que la nuit viendra aussi effacer, mais plus tard, avant qu’un nouveau cycle ne reprenne son cours.

Fatmeh, d’Ali Chahrour
Avec Rania Al Rafei, Yumna Marwan
Chorégraphie : Ali Chahrour
Scénographie : Nathalie Harb
Musique : Sary Moussa
Lumière : Guillaume Tesson
Costumes : Bird on a Wire
Conseil artistique : Abdallah Al Kafri, Junaid Sarieddine
Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Présenté au Festival d’Avignon au Cloître des Célestins les 16, 17 et 18 juillet

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