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Festival Off d’Avignon – Eva Rami

Eva Rami vole au Festival d'AvignonEva Rami – Vole ! – Elsa ne s’en cache pas : elle a une fâcheuse tendance à « partir dans tous les sens ». Elle débarque sur sa scène intime avec tout un programme qu’elle ne suivra bien sûr pas. Elle voulait aborder ses premières fois, ses angoisses existentielles, sa peur de vieillir ; confier des anecdotes ; livrer de grandes conférences derrière son pupitre imaginaire et finir par congédier son assistance à l’heure de se remplir la panse. Mais il n’en sera rien, à moins qu’il ne s’agisse d’un peu tout ça à la fois. Durant une heure, Elsa prend de l’élan pour faire s’envoler toutes ses voix.

Eva Rami vole au Festival d'AvignonElsa a une chanson, qu’elle entonne sans cesse. Et elle rêve qu’elle a des ailes. Des ailes d’hirondelle et de tourterelle. Des ailes d’elle, qu’elle mêle à des rêves d’elle. Récurrent, son cauchemar d’enfant aurait donné des nœuds au cerveau des plus coriaces interprètes de l’inconscient, mais pour l’heure, il n’en titille qu’un seul : celui de sa mère – petit plomb pesant pourtant bien lourd sur l’aile et la plume de la jeune femme. La voici donc au sommet d’une « immense forteresse encastrée dans un rocher ». Dans la « cité des loups » de son jeune âge, elle rencontre Fabrice Lucchini avant de se métamorphoser en oiseau. Pour sa pseudo-psychologue de mère, l’analyse ne prend qu’un très court temps : entre menus conflits intérieurs et connaissance de soi, tout porte à croire qu’Elsa se tient sur la falaise du « travail de toute une vie ». S’envoler du nid métaphorique, déployer des ailes réelles. Puis trouver une scène de théâtre comme piste d’atterrissage.

Mais l’élan est lent et nécessite plusieurs appels d’air. C’est une question de vents contraires et d’échos contrariés : enfumant son paysage d’enfant, cette mère paraît bien décidée à fournir à la liberté d’Elsa des accents inversés. Le tour d’horizon se fera donc à reculons, entre passages par des zones de turbulence et sensation de baudruche qui se dégonfle. En fait, Elsa voudrait ne jamais devoir grandir et maintenir fermement entre ses bras sa poupée qu’elle croit vivante – double d’elle-même. Elle préfèrerait être une « enveloppe vide pour ne pas finir bouffée par les vers ». Mais la réalité est quelque peu différente, ne lui en déplaise : sur son chemin, elle emprunte bientôt à tous les airs, virevolte dans la langue et dans son histoire, et lorsqu’elle pense repousser son envol, c’est pour mieux prendre de la hauteur sur son passé.

Eva Rami – Fragments d’elle

Eva Rami, c’est elle, les yeux et la voix d’Elsa, ce vol plané qu’elle trace à tire d’ailes dans le ciel et sur la scène. Perchée sur son fauteuil en rotin, valise aux pieds, prête au départ mais néanmoins bien accrochée, elle se souvient des airs des autres pour dénicher les siens. Son premier vol est déjà lointain, qui l’a conduite de Buenos Aires à la région niçoise. Ses premiers accents ne l’ont pas non plus quittée, qu’elle reproduit aujourd’hui aux tintements près, de l’accent du Sud de la grand-mère à celui, pincé, de son bigot de grand-père, ou encore du cheveu sur la langue de l’autre patriarche à la voix bouffante de sa mère. Elsa ne voile rien, de petites simulations en grandes vérités, de fables en affabulations, elle se livre et délivre sa parole, tout en cherchant à « ralentir son ascenseur émotionnel ».

Car la vie d’Elsa n’est peut-être pas si tendre et parfois, le sourire la quitte un peu. Son envol en ciel miné requiert de passer par une phase de dépression. Elle fait alors de sa scène une zone de décompression. Brisant le jeu des illusions, Eva Rami ouvre des tiroirs d’elle pour réveiller toutes les nuances de sa riche palette de comédienne. « Follement humaine », profondément attachante, elle tire sur la corde sensible sans jamais la lâcher, trouvant le lieu idéal d’une thérapie toute personnelle. Sur les ailes tragi-comiques de son personnage au prénom d’emprunt poétique, le voyage en terres intérieures est à la fois tendre et soutenu. On suit son ascension du bout des doigts, et les parcelles de mémoire qu’elle survole avec l’impression d’avoir ses yeux d’enfant à elle, car elles ont l’éclat et la sincérité des plus belles envolées.

Vole !
De et avec Eva Rami
Mise en scène : Marc Ernotte
Création lumières : Grégoire de Lafond
Crédit Photo : Gabriel Martinez
Durée : 1h

Festival Off d’Avignon – Au Théâtre La Luna jusqu’au 31 juillet à 11h15

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