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Festival d’Avignon – Espace de Aurélien Bory

Espæce d’Aurélien Bory - Festival d'AvignonEspæce d’Aurélien Bory – Lire : cette déambulation à faire et à laisser faire, cet engagement, ce transport béant, comme une flèche qui se tend d’un « pas grand-chose » à une chose immense. À plat, traversant, décochant, trouant, Aurélien Bory entre dans les mécanismes de ce qui n’est rien, et surtout rien d’autre qu’un acte immédiat. Il s’agit de lire et faire, d’actualiser la lecture par le théâtre : lire Espèces d’espaces de Georges Perec et donner à voir Espæce. Ajouter une strate au processus, inventer un mot combinatoire et fondre le pluriel dans un nouveau « milieu ». Lire Perec et écrire sur scène : combler le vide par la superposition d’espaces et la répétition d’espèces.

Espæce d’Aurélien Bory - Festival d'AvignonPuisqu’il faut tout d’abord dire l’espace, Aurélien Bory le dessine d’emblée ouvert. Aucun rideau ne barre la toute première scène qui est déjà l’indice d’une profondeur. Dans ce lieu « improbable » et référentiel, quelque chose d’une étendue s’étend, précisément comme un « tableau accroché sur un mur » dont il est question dans l’essai de Perec. Quelque chose surligne et souligne à la fois, se trace à l’horizontal et à la verticale, appelle à s’empiler et à se déplier. L’espace se vide alors de toutes ces choses qui vont bientôt pouvoir le remplir et le former.

Espæce d’Aurélien Bory - Festival d'AvignonPuisqu’il faut ensuite dire l’espèce, Aurélien Bory lui donne l’idéal du visage d’une page. Elle ressemble à une accumulation de feuilles que l’encre ordonne, a un caractère d’imprimerie, un air d’écriture : « lettre à lettre, un texte s’affirme, s’affermit, se fixe et se fige », soutient Perec, illustre Bory. Il faut montrer le mot comme l’homme, les mots comme les acrobates, chanteurs et comédiens que le metteur en scène fait entrer dans son espace avant de le modeler et de se laisser modeler par lui. En ligne, voici tous ces acteurs qui posent des livres sur des mots plutôt que des mots sur des livres. Ils bouleversent ainsi l’orientation et l’équation initiale, le sens et le signe, en passagers, en balance permanente de l’un à l’autre.

Lire, écrire : parcourir

La scène d’Aurélien Bory est l’architecture d’une page qui demande à se lire, comme Perec le veut, « dans le sens de sa plus grande dimension ». Elle n’a nulle autre date qu’un moment qui ne serait qu’une empreinte de temps, cette ligne reliant l’acte de lire à celui d’écrire et bientôt l’acte de lire à celui d’écrire à nouveau. Car Espæce serait bien, avant toute entreprise, cet « à partir de » fondamental, c’est-à-dire un point de départ et une inspiration, la traduction d’une « géométrie parfaite et variable du mot ».

Les représentants de l’espèce dans l’espace en examinent ainsi les angles et les parois. Ils s’y cognent, y errent, en écoutent l’acoustique et en font résonner les sons comme les cliquetis de l’aiguille d’une horloge invisible. Mouvant, le plateau d’Aurélien Bory est, comme souvent, un bras acteur, celui qui tourne la page et celui qui l’annote. Il a également ce geste de danseur et prend cette attitude de comédien, dévoilant toute la palette d’émotions physiques engendrées par l’acte de lire et d’écrire. Et il est peut-être sans doute aussi ce bras de mère qui récite une comptine quand vient la nuit, berçant son enfant, embrassant le livre.

Aurélien Bory explore ce que peut signifier le geste même de lire, mêlant tous les genres et les rassemblant dans sa bibliothèque de Babel : lyrique, burlesque, comique, tragique, absurde, pastiche, tout se glisse et se confond aux nervures vivantes du papier et de la structure qui se meut. Car son livre est un manège à ciel immensément ouvert : son nuage est fait de lettres qui se croisent, écrites et réécrites, devenant une chorégraphie de mots. Il est le « point zéro » de Perec, là où l’espèce peut se mettre à l’épreuve et jouer avec l’espace et ses mesures, les distances et l’apesanteur. Là où l’homme s’habitue à habiter le monde, aussi fragile qu’ils puissent tous deux être, car soumis au temps. Relisant Perec, Aurélien Bory déploie un axe de rencontres, qu’il trace et imprime sur son ardoise géante pour échapper à tout effacement.

Espæce
Conception, scénographie et mise en scène : Aurélien Bory
Collaboration artistique : Taïcyr Fadel
Avec Guilhem Benoit, Mathieu Desseigne Ravel, Katell Le Brenn, Claire Lefilliâtre, Olivier Martin-Salvan
Décors : Pierre Dequivre
Lumière : Arno Veyrat
Musique : Joan Cambon
Costumes : Sylvie Marcucci
Production Compagnie 111
Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Dans le cadre du Festival d’Avignon, à l’Opéra Grand Avignon, du 15 au 23 juillet à 18h

 

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