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Festival OFF d’Avignon – Encore une heure si courte

Encore une heure si courteEncore une heure si courte – Jamais une compagnie n’aura aussi bien porté son nom. Pau Bachero i Bertomeu, Albert Mèlich Rial et Alejandro Navarro Ramos, dignes représentants du Théâtre du Mouvement, contorsionnent corps et langage avec une dextérité qui force la plus incontrôlable des admirations. En quelques tableaux, ces joyeux drilles désarticulés livrent de petites et de grandes leçons. De choses – qu’ils aiment minimales – et de sons – qu’ils aiment musicaux – tout d’abord. Puis de formes – pourvu qu’elles soient déformées – et de sens – pourvu qu’ils soient insensés.

Il suffit de donner à ces trois comédiens, acrobates, artistes touche-à-tout (et surtout détruit-tout) des objets gigognes à manipuler et de leur laisser des milliers de petits papiers dans les doigts, ils dégotteront à coup sûr la clé pour à la fois mimer et décrypter le monde. Le leur, le nôtre, tout entier contenu dans une boîte en apparence quelconque, qu’ils déguisent en boîte à malices. L’artifice paraît pourtant très simple : il s’en tient à un jeu permanent d’échelles et d’équilibres à trouver, et à un vocabulaire totalement inventé.

Encore une heure si courteUne heure bien courte suffit à remodeler les éléments de ce monde. Une heure bien trop courte pour combler les cases et révéler d’autres creux, de caisses en caisses – ce genre de creux béants tellement immenses que l’on ne les voit même plus : travail à la chaîne, chaos dû à la société de consommation, tristesse et incompréhension collectives. Une heure n’est pas assez pour, de boîtes en récits presque sans parole, s’amuser à faire de cette horloge implacable et irrémédiable un réseau ininterrompu de métaphores et de mises en abyme.

Bien sûr, il y a du Tati et du Buster Keaton sous l’agilité à la fois cocasse et lunaire de ces trois costumes-cravatés. Il y a aussi du Beckett, à travers ces minces portions de corps qui s’extraient de cubes à taille humaine – peut-être des berceaux, peut-être des gouffres, peut-être encore des cercueils. Et il y a sans doute surtout beaucoup de l’absurde trajet de Sisyphe dans leurs errances immobiles, mais qui serait ici multiplié par trois.

Encore une heure si courte – Pas à pas élémentaires

Ces trois hommes pourraient être frères, parents ou bien amis. Ils pourraient s’extraire de la masse, ou être les uns pour les autres de parfaits inconnus. Ce qui importe, c’est qu’ils font corps, ne se désolidarisent jamais bien longtemps, et reproduisent sans cesse ces liens et cette distance. Particules du monde comme les objets qu’ils foulent, ils trimballent leurs phonèmes et onomatopées aux angles et aux arêtes d’une scène qui a semble-t-il perdu la raison à leur place. Qu’ils frôlent le vertige à trois mètres ou à trois centimètres du sol, ce qu’ils arpentent à chaque fois, dans la langue et dans les gestes, c’est l’insituable et l’imprononçable d’un chemin qui leur est hostile et auquel ils essaient de se conformer. Sous leurs pieds, le risque se meut en hasard qu’eux-mêmes provoquent.

Lorsqu’ils balbutient ou s’égosillent, on croirait reconnaître les premiers des mots que l’on apprend, quelque chose comme « yes », « encore », ou bien des ordres, « tais-toi », « rentre », mais l’oreille ne s’attardera pas tant sur ce qu’elle pense deviner que sur qu’elle ressent évoluer : à chaque pas reculé, à chaque chute évitée, à chaque bruit étouffé, à chaque page arrachée, ces chorégraphes du sens semblent avalés par la gueule affamée de l’univers, digérés puis recrachés comme du papier mâché. Nouvelle référence : leur sol pourrait alors être le ventre d’un cachalot géant, et leur condamnation se fondre en parcours initiatique.

Leurs mouvements cessent alors d’être linéaires, au privilège d’une circularité. Des boîtes, il ne reste plus que des feuilles illisibles en balance permanente entre quête et perte de sens. Car c’est finalement peut-être là que la clé de compréhension se trouve, dans un dialogue étonnant et virtuose qui naît de chaque tentative, non pas de faire sens, mais d’atteindre une forme de langage à la fois personnel et universel. La pierre de Sisyphe dans la bouche, le couvercle de la poubelle des personnages de Beckett sur la tête, la passerelle des poètes sous leurs pieds et le questionnement perpétuel des artistes dans leurs expressions, ces poètes du corps inventent une façon bien particulière de communiquer, attachés à toutes ces métamorphoses qui défient et échappent encore au temps et à l’espace.

Encore une heure si courte
Mise en scène : Claire Heggen
Avec Pau Bachero i Bertomeu, Albert Mèlich Rial, Alejandro Navarro Ramos,
Textes musicaux : Georges Aperghis
Production Théâtre du Mouvement, arts du mime et du geste, théâtre musical, théâtre d’objets
Dans le cadre d’Avignon à la Catalane, 5e édition
Crédit Photo D.R.

Au théâtre du Girasole du 7 au 30 juillet à 10h20 (relâche le 18)

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