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Festival OFF d’Avignon – Une trop bruyante solitude

Une trop bruyante solitude avec Thierry GibaultUne trop bruyante solitude – Longtemps après, il reste le souvenir de mains et d’habits tachés d’encre noire. Il reste la profondeur du regard et de la voix de Thierry Gibault, seul à donner corps au texte de Bohumil Hrabal, seul à faire entendre les craquements de livres comme si l’on désossait des hommes, seul à convoquer à nouveau la mémoire du monde. Le lieu du narrateur, celui du comédien : une « montagne de papier ». Son office, son sacerdoce, depuis trente-cinq ans : presser les lignes et en extraire la moelle, écraser et sauver les lignes, boire et sauvegarder l’âme des œuvres.

Quelque part dans les bas-fonds de Prague. Hanta, ouvrier dans une usine de recyclage de papiers, déambule par l’esprit dans les textes et dans les bruits du monde. À sa main, une cruche pleine de litres d’alcool puis de lait, un réservoir « d’eaux vives et d’eaux mortes ». À ses pieds, un tapis de feuilles devenues invisibles à force de les comprimer, un paquet de cœurs abattus, qui semblent venir remonter dans chaque pore de sa peau. On pourrait lire dans le regard droit d’Hanta sa soif et son appétit de ce genre de monuments qui défient tout architecture, faits de pages et de pages de romans et d’essais philosophiques, de reproductions de cadres de bois et de coups de pinceaux de tableaux des plus grands maîtres.

Une trop bruyante solitude avec Thierry GibaultHanta est seul à écouter la mélodie assourdissante et sombre de son propre souffle derrière le souffle de la connaissance. Il est ici, dans la masse inquiétante de livres qu’il accumule ; il est ailleurs, ne faisant qu’un avec les bras de sa presse mécanique, unique maîtresse qui lui restera fidèle. Il se tient debout dans sa palette à couleur unique, à la fois « extraordinaire et terrible », avec son ivresse de la phrase et des êtres logés derrière elle, recueillant les « bonheurs » et les « malheurs » de tous ceux qui peuplent sa pensée.

Hanta, la bouche grande ouverte à avaler le témoignage des écrivains, vit de livres et d’ivresse, de grandiose et d’immondices ; il pense rétrécir sous le poids des tomes, il se croit lui-même encyclopédie. Le gouffre qui les enferme, sa presse et lui, accueille mais jamais ne recrache, ressemblant à une paroi utérine ou, bientôt, à une caverne à images. Car Hanta n’est peut-être finalement jamais seul. D’autres habitants – de caves ou d’hallucinations – hantent son endroit. Ce sont des rats d’égout, des souvenirs d’amours passées (Marinette et ses décors d’Europe, une Tzigane et ses nuits caressantes), des visions fantomatiques de rails et de wagons resurgissant d’anciens voyages réels ou fantasmés, des traces funestes de guerre et de poussière, et enfin, des portraits de gens de lettres, ces amis imaginaires avec lesquels Hanta dialogue jusqu’à la folie.

Une trop bruyante solitude – Dans le pli du livre, dans le recoin du monde

Dans Une trop bruyante solitude, l’homme est une page noire, tellement noire que le blanc du monde lui semble sale et l’aveuglerait s’il venait à le retrouver. Semblable à un prisonnier, semblable à « un moine incapable d’imaginer un monde différent de celui qui l’a fait vivre jusqu’alors », il se laisse aller à cette respiration que tous jugerait silencieuse, mais que lui entend bruyamment. Du dos à la tranche, de la couverture au dernier feuillet, Hanta entend les souffles et retrace du doigt, sans ordre, les lettres de Kant, Goethe, Hegel, la pensée des Grecs et de Rome, Nietzsche, Rimbaud, la Bible, Lao Tseu, et bientôt les traits de Léonard de Vinci et de Van Gogh. Ils le remplissent, le nourrissent de tout leur savoir-être et de tout leur savoir-faire.

Hanta presse toutes ces traces d’une humanité qui l’a quitté, d’épiphanies en épiphanies. Sa noirceur lumineuse est confiée, sur la scène de Laurent Fréruchet, à de minces filets de clarté qui touchent par instants Thierry Gibault, dont les pieds ne se déracinent jamais du centre du tapis de papier, comme pour atteindre la racine du monde, le centre de l’Europe : Prague et la terre de Bohumil Hbaral. L’homme loue et célèbre, l’homme enrage et fulmine, à la fois beauté et colère du monde. Il se dit « sanctifié », corps et âme reclus dans sa « trop bruyante solitude » et, se pensant loin de toute déraison, sombre alors dans le sentiment de tragédie.

Sans borne, sans autre jouissance que l’accès à une conscience universelle, Hanta l’ouvrier, les mains à l’œuvre et la curiosité pour unique guide, est seul de tous ces trésors dont il conserve passionnément les reliures et les ors. Passeur, poète maudit sans avoir écrit une seule ligne, c’est lorsqu’il glisse dans l’insanité qu’il résiste en fait le mieux à l’oubli et au vide qui menacent l’ordre du monde. Ce monde auquel Laurent Fréruchet, dans Une trop bruyante solitude, donne une étincelle durable à travers l’œil de Thierry Gibault, le propulsant à son tour dans « un champ infini », c’est-à-dire dans la toute-puissance de la littérature, du théâtre, de l’art.

Une trop bruyante solitude
Texte de Bohumil Hrabal (trad. Anne-Maris Ducreux-Palenicek, éd. Robert Laffont)
Adaptation et mise en scène de Laurent Fréruchet
Avec Thierry Gibault
Lumière : Éric Rossi
Son : François Chabrier
Crédit Photo : Lise Lévy
Au Théâtre des Halles du 6 au 28 juillet à 16h30 (relâches les 11, 18 et 25 juillet)

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