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Festival d’Avignon – Babel 7.16

Babel 7.16Babel 7.16 – Si la tour de Sidi Larbi Cherkaoui et Damien Jalet, en quatre nuits d’été avignonnaises, n’a pas atteint le ciel comme sa consœur biblique, c’est pour rejoindre d’autres sommets. Leur monument Babel, structure composée de cinq cubes métalliques, s’est allié à la pierre que renferment les quelque 1 800 m2 de la Cour d’Honneur du Palais des Papes. Il s’est enrichi pour l’occasion de tableaux, de musiciens et de danseurs, poursuivant le dialogue initié dans sa première version entre « le territoire et la langue », creusant sans fin pour que tout et tous fassent corps.

De Babel (words) à Babel 7.16, une écriture s’est construite et se reconstruit, revient sur la richesse des mythes anciens et interroge les mythes modernes, bâtit des cadres comme autant d’espaces d’accueil, si mouvants et variables puissent-ils être. Le premier mot à formuler est un Babel 7.16 de Sidi Larbi Cherkaoui, Damien Jaletgeste. Il ne s’exprime pas dans la langue adamique, mais il fait le choix de se montrer : c’est un signe, une langage de paume, qui se déplie lentement. Et c’est aussi déjà un appel, minimal mais essentiel, à la tour qui demande à s’ériger, la seule qui, originellement, est capable d’ouvrir le ciel. Cette main qui écarte ses doigts est celle d’une visiteuse du futur, et bientôt de tous les autres. Le geste qu’elle trace dans l’air ne diffère en rien du nôtre : il est « fait d’artefacts d’anciens gestes », c’est-à-dire de tout ce qui nous distingue en tant qu’humains, et de tout ce qui nous rapproche.

Ce geste précède et amorce le verbe propre à chacun, qui surgira dans un vocabulaire volontairement très simple. En ligne – éléments d’une phrase unique et unifiée –, une vingtaine de danseurs de nationalités et de styles divers impriment leurs places, leurs discours et leurs accents. Ensemble, ils font flux et flots. Une vague initiale obéissant à un même battement répondra à la toute dernière, cette « paix » finale prononcée dans un mouvement collectif qui se sera nourri de toutes ses particularités, dans un langage que Cherkaoui et Jalet voudraient universel.

Babel, moment d’un monument

Babel 7.16 de Sidi Larbi Cherkaoui, Damien JaletCes danseurs jouent pieds et points à relier et à connecter. Seuls, ils se remontent comme des mécanismes, remplis de leurs spécificités et identité propres – à travers leurs tenues, leurs âges, leurs langues et pays d’origine ou encore à travers leurs fonctions, qu’il s’agisse de bâtisseurs, de prophètes ou bien de la protectrice de cette maison. En formations réduites, ils rentrent dans des jeux de rapports souvent hilarants, et ils accèdent à la connaissance par l’imitation de l’autre, et donc à la reconnaissance et au besoin de l’autre. En groupe, ils évoluent à l’intérieur d’un paysage qu’ils font évoluer lui-même, se fondant à la transparence lumineuse des cubes de métal conçus par Antony Gormley.

Babel 7.16 de Sidi Larbi Cherkaoui, Damien JaletModifiant leur propre lieu, les performers redéfinissent la géométrie environnante. Ils reconstruisent la tour, l’architecture du Palais des Papes, des scènes bibliques et mythologiques, réelles ou ésotériques. Et jamais ils ne semblent souffrir de frontières, soulevant leur absurdité (ils se font passeurs ou transgresseurs de barrières) et puisant s’il le faut dans la science – via le recours aux neurones miroirs pour démontrer les liens – et dans le primitif la force de penser l’avenir. Aussi et surtout, ils existent ici et maintenant, en éléments d’un « temps présent » irréfutable, à danser et à faire sens dans le partage.

Babel 7.16 de Sidi Larbi Cherkaoui, Damien JaletLa fondation de Cherkaoui et de Jalet a besoin de toutes ses bases et de la diversité de toutes ses racines et de toutes ses branches pour s’épanouir librement. Elle est un tissage infini qui entremêle plusieurs vocabulaires et plusieurs expressions, qui passe par plusieurs continents, plusieurs cultures et plusieurs temps. Elle déjoue l’embrouillamini originel pour emprunter à un terreau commun. Et ce berceau est par essence physique : il concerne les terres autant que les corps, fondamentalement pluriels. Cherkaoui a voulu faire de l’environnement sonore de Babel une « recréation de la route de la Soie », un fil tendu entre Orient et Occident, par lequel chaque musicien et chanteur sonde dans ses propres influences et donne à son instrument médiéval ou traditionnel (d’Europe, d’Inde et du Japon) des accords électroniques pour parvenir un rythme plein et entier. Et ce rythme entre en résonnance avec le souffle général et cette respiration globale qui traverse Babel de son soubassement à sa voûte.

Babel 7.16
Chorégraphie : Sidi Larbi Cherkaoui, Damien Jalet
Assistanat chorégraphique : Nienke Reehorst, Vittoria De Ferrari Sapetto
Avec 23 danseurs et 6 musiciens
Musique : Patrizia Bovi, Mahabub Khan, Sattar Khan, Gabriele Miracle, Shogo Yoshii
Lumière : Urs Schönebaum
Scénographie : Antony Gormley
Texte : Lou Cope, Vilayanur Ramachandran, Nicole Krauss, Karthika Naïr
Costumes : Alexandra Gilbert
Production Eastman, La Monnaie / De Munt (Bruxelles)
Crédit Photo : Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Durée : 1h40

Recréation 2016 dans le cadre du Festival d’Avignon, du 20 au 23 juillet à 22h dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes

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