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Festival Off d’Avignon – Artaud-Passion

Artaud-Passion mis en scène par Agnès BourgeoisArtaud-Passion – « Aux côtés d’Artaud je flottais sur le nuage noir d’un cauchemar qui exorcisait mes angoisses et mes craintes. » Ainsi, Patrice Trigano retrouvait les mots d’un « terroriste de la pensée », errant frénétiquement à travers ses lignes, trouvant une forme d’apaisement contradictoire dans le verbe sans concession du poète. Dans cette redécouverte, des images se fondaient bientôt au texte, s’y superposant comme un nouveau « double ». Le miroir laissait alors naître deux portraits : celui, émacié, vieux, d’Antonin Artaud, et celui, beaucoup plus jeune, figé dans une frange au carré, de Florence Lœb, fille d’un galeriste et ami de l’écrivain. Deux figures de l’excès – deux figures de passionnés qui allaient bientôt se rejoindre.

C’est la scène d’un unique poème qui rassemble toute une constellation de mots de poète. C’est un lieu d’apparitions, dans lequel chaque élément – voix, sons, visages et costumes – se dévoile à travers de minces filaments de lumière qui tournoient. Nous sommes plongés dans « le flou d’une pénombre » intérieure, celle d’Antonin Artaud. Nous sommes dans le lieu de son propre doute, dans « le domaine de la douleur et de l’ombre ».

À distance, quelque chose cherche sa formulation et son expression. L’homme assis en coin se tient loin des hommes et souffre loin de lui-même, dans le gouffre de sa pensée défaillante. Dans l’effort du souffle, dans le mutisme de l’attitude, Jean-Luc Debattice incarne une voix soumise à ses déviances, s’éteignant soudain fragile puis reprenant avec véhémence, obéissant à un flot contrarié. Patrice Trigano dit Artaud « fantôme » : c’est que l’idée même des hommes l’a quitté et s’est arrêtée à sa propre lisière. Artaud tente alors de recouvrer une consistance d’être, de poète, d’homme de lettres et d’homme au monde.

Remplissant sa chair, s’inspirant de ses traits – se pinçant les lèvres ou entrant dans une transe hypnotique – Florence Lœb prend elle aussi à corps et à cris le trouble et la diffraction, cette « passion-Artaud ». Dense, son récit a la matière d’un vers qu’elle fait parfois rimer. Syncopée, sa danse soutient le choc d’une rencontre recréée par le théâtre, truchement (du) cruel.

« Se laisser aller à être »

Artaud-Passion mis en scène par Agnès BourgeoisL’emportement n’épargne rien des derniers jours d’Artaud. Sa passion : son chemin de croix se dépossédant de tout jugement. Aphasique, l’homme n’a besoin de rien dire pour être entendu, et n’a pas besoin de ses mains pour continuer son œuvre. Sa folie présupposée pour nouvelle muse, le poète ramasse ses mots à genoux ; ses os craquent ; c’est le moment de partir en guerre et de faire sa révolution. Agnès Bourgeois fait alors tourner Florence, et retourner Artaud. Elle relie l’aliéné à la vie des lettres, salutaire au prix de toutes les autres. Elle prend voix quand le silence l’abat, lui, embrasse son miroir de souffrance, puis répond aux injures par la tendresse. Artaud, « soleil noir crevé », est déjà presque mort. Florence le fait alors renaître sur une scène qu’il souhaitait baignée de sang et sollicitant tous les sens.

La mise en abyme proposée par Patrice Trigano renvoie donc Artaud dans son propre lieu et dans ses propres retranchements. La passion d’Artaud – la passion de l’auteur pour Artaud sans doute aussi – est une entreprise totale et exigeante. Soutenue par des éclats de guitare et de saxophone, puis électroniques, et par des échos et des dédoublements de voix, qui surgissent parfois in absentia, elle fait résonner la suffocation et l’étranglement de celui qui se disait envoûté, et que l’on dirait touché par une certaine grâce.
Patrice Trigano place le poète sur la scène qu’il désirait tout en le rendant spectateur de ses derniers moments. Il le fait converser avec Van Gogh, Jouvet, les Tarahumaras ou encore Lautréamont, tous ceux-ci parmi tant d’autres – toutes ces forces visibles et invisibles, tous ces corps qu’il a « entassés » comme en lui-même, finalement comme par magie.

Artaud-Passion
Texte de Patrice Trigano (publié aux éditions Maurice Nadeau)
Mise en scène : Agnès Bourgeois
Avec Jean-Luc Debattice et Agnès Bourgeois
Musiciens, compositeurs et créateurs d’univers sonores : Fred Costa, Frédéric Minière
Costumes : Laurence Forbin
Création lumière : Laurent Bolognini
Scénographie : Didier Payen
Durée : 1h

Crédit Photo : D.R.

Festival Off d’Avignon – Chez Artéphile, du 7 au 30 juillet à 15h45

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