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2666 adapté et mis en scène par Julien Gosselin

2666 - Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin - Festival d'Avignon2666 – Festival d’Avignon – Houellebecq est-il un génie ou un imposteur ? Si la question ne cesse de faire couler de l’encre, c’est qu’il s’agit assurément d’un personnage médiatique que l’on retrouve aussi bien en littérature, au cinéma qu’au théâtre. Julien Gosselin et sa compagnie Si vous pouviez léchez mon cœur se sont fait connaître grâce à l’adaptation des Particules élémentaires. Pour sa deuxième création, le jeune metteur en scène confirme son intérêt pour l’écriture contemporaine en s’attaquant à une deuxième adaptation du roman fleuve 2666.

2666 - Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin - Festival d'AvignonLa pièce est longue, le spectateur se voit récompenser du badge « Estuve aqui » que les vétérans pourront accrocher à leur vareuse aux côté de celui du Henry VI de la Piccola Familia. Il n’y a pas d’autres comparaisons entre les deux pièces que leur longueur et cette ambition de durer. On a beaucoup glosé sur ces « expériences théâtrales » très prisées des festivaliers et qui posent pour autant la question du spectateur. Qui a le temps d’aller voir ces monstres ? Si Thomas Jolly a pensé à une articulation entre ces différents épisodes et a bien fait attention à la façon dont sa passionnante saga pourrait tourner, il faut bien constater que 2666 est conçue comme une expérience totale à laquelle il faut consentir le sacrifice de son temps. La question récurrente de Roberto Bolaňo, le long de son roman, sur la distinction entre œuvre majeure et mineure résonne ainsi différemment dans ce contexte qui laisse penser à une bataille d’égo. L’adaptation à la scène de ce grand roman inachevé avait tout d’une gageure alors que retenir de 10h de spectacle ?

2666 – un marathon de 11h30

2666 - Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin - Festival d'AvignonL’oeuvre se compose de cinq parties inégales, on suit différents personnages, des critiques, des journalistes, un professeur de philo dont le chemin se croisent autour de la ville mexicaine de Santa Teresa où plus de deux cents femmes ont été assassinées. La figure d’un écrivain, Benno von Archimboldi plane sur la scène et introduit un semblant d’intrigue ; à défaut de jamais vraiment chercher les coupables du féminicide, l’identité mystère de cet Archimboldi sera peu à peu révélée. Le déséquilibre du roman se traduit sur scène par un problème de rythme qui va croissant. On pourrait même dire qu’il s’agit d’une expérience du vide tant au fur et à mesure l’intérêt de la pièce diminue. Il s’agit encore une fois pour Gosselin de parler de l’intérieur de l’ennui de la société de consommation et l’épuisement progressif des hommes et des femmes dont on suit les errances intérieures. S’il y est des pièces qui se lisent dans un fauteuil, celle-ci pourrait tout entière se jouer sur le divan, même si de nombreux intertitres évoquent une géographie mondialisé entre Allemagne, Espagne, Etats-Unis et Mexique.

Qui dit monde actuel, puisque cette fresque se situe à la charnière des XXème et XXIème, dit aussi théâtre contemporain. Cette pièce ne nous aide pas à prendre du recul sur notre époque et elle n’a pas l’ambition de proposer des clés de compréhension. Elle colle plutôt à l’actualité, ressassant les faits divers jusqu’à saturation. Peu de perspectives dans ce spectacle qui finalement peut se voir au mieux comme un exercice méta-théâtral, au pire comme une parodie de théâtre contemporain. On retrouve tous les clichés, de la nudité gratuite à l’omniprésence des écrans. La faute sans doute à notre société du spectacle qu’il s’agit encore de dénoncer… Le décor, minimaliste, modulable et post moderne, rappelle des containers. Les comédiens évoluent rarement en dehors de ces boites, donnant une impression de 2d, encore renforcée par le jeu des caméras. Si l’on comprend le discours sur l’individualisme, l’isolement et la dépersonnalisation des rapports humains on peut regretter que les déplacements soient réduits et répétitifs. On ne mentionnera pas des longueurs mais loin des expérimentations promises, ce spectacle semble planter les bases d’un nouvel académisme. Rappelons au passage que la compagnie Si vous pouviez lécher mon cœur est pressentie pour bénéficier du label et des subventions « Compagnie nationale » délivrée par le ministère de la Culture.

2666 - Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin - Festival d'AvignonOn ne dira rien du budget de cette grandiloquente production qui tournera finalement assez peu mais l’on imagine qu’une bonne partie a été investie dans les écrans, dans le décor et pour la musique. Autant d’effets dont use et abuse 2666 qui semble ne pas faire confiance au jeu de ses acteurs, par ailleurs très inégal. Les scènes filmées succèdent aux monologues et la pièce fonctionne par écrans interposés si bien que les rares interactions entre acteurs sur le plateau méritent d’être soulignés ; elles donnent un peu de dynamisme à l’ensemble. La musique très présente, et de bonne facture, ne parvient pas à transcender l’apathie générale et même les scènes de boites de nuits restent classiques. Le spectateur reste passif sur son siège pendant que continue de se dérouler derrière la caméra la fête auquel il ne participera pas. Heureux les heureux ; voilà un spectacle qui prend malgré la performance en direct du DJ peu de risques.

2666- Festival d'AvignonNe pas parler enfin du texte, multi-présent, dans cette adaptation littéraire serait un oubli ; mais pour autant il n’est pas si facile d’évoquer sa place sur la scène. Sans mentionner les coupes ou les passages qui ont été mises en scène ; les lignes vidéo-projetées tout au long de la représentation posent question. Bien au centre de la salle, plutôt en hauteur, jusqu’à 3 lignes de textes défilent pour une durée qui semble interminable. Il est bien plus confortable de lire le livre, mais alors que le son monte il n’a rien d’autre à faire pendant la partie des victimes, sinon égrener la liste des assassinées et prier pour que cela s’arrête… Cette imposition du texte pour rappeler le médium d’origine a tout de l’idée géniale mais est enfin un dispositif lourd et encombrant que le metteur en scène lui même relègue en fond de scène sans vraiment d’explication, n’assumant qu’à moitié un parti pris trop littéral.

Une nouveau spectacle pour parler de la vacuité du monde contemporain laisse toujours une impression de gâchis. Tout n’est pas mauvais dans le spectacle et certaines scènes méritent d’être signalées comme l’introduction-conférence d’un des co-fondateurs des Black Panther de la 3ème partie ou même la scène de confrontation finale de la 4ème partie entre députée et journaliste. Mais tant d’intelligences pour en arriver à cette conclusion nous poussent à nous interroger et s’il était temps d’agir ? De faire du théâtre par exemple. 2666 pour l’heure n’a pas franchi le pas et reste de l’ordre du non événement.

2666
D’après Roberto Bolaño
Adaptation et mise en scène : Julien Gosselin
Scénographie : Hubert Colas
Musique : Guillaume Bachelé et Rémi Alexandre
Lumière : Nicolas Joubert
Vidéo : Jérémie Bernaert, Pierre Martin
Son : Julien Feryn
Costumes : Caroline Tavernier

Avec Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Adama Diop, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc, Frédéric Leidgens, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier
Durée : 11h30 entractes compris
Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

Vu au Phénix de Valenciennes
Au Festival d’Avignon à la FabricA jusqu’au 16 juillet à 14h

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