Théâtrorama

Le très timide Peanuts est formel puisqu’il l’a entendu à la radio. Les extra-terrestres vont atterrir le 4 août à 4h40 dans la région. Personne d’autre ne sait, à part lui et Chico, son nouvel ami. Alors il faut partir immédiatement à la rencontre de cet ailleurs que promettent ces êtres d’un autre monde.

L’été, c’est la période de tous les possibles, celle avant tout du grand départ où l’on quitte les routes balisées pour arpenter les grands chemins de l’inconnu. Pour ces deux ados, aux origines modestes, c’est la promesse d’une grande épopée, la chance ultime de s’extraire d’un étouffant carcan sociogéographique.

On croit d’abord avoir affaire à une quête initiatique classique, chère à toute une grande partie de la culture nord-américaine, de l’appel à l’aventure jusqu’au retour à la terre natale en étant parvenu à l’âge adulte. Mais le ciment du monde réel va s’insérer dans les failles pour boucher les cloisonnements de la fantaisie. Ainsi, pour Peanuts, la souffrance d’être premier de la classe, rejeté des autres, est indélébile. Quant à Chico, malgré tous ses efforts de leader autoproclamé, il ne parvient pas à suffisamment diluer dans l’espoir du contact, sa vie peu reluisante dans un mobil-home, où sa famille est absente et son frère en prison. Vient se greffer Sylvie, la sœur de Peanuts, au corps paralysé et au cerveau mort, dont les deux amis vont vouloir changer le destin en l’emmenant avec eux.

Le moteur de la croyance apparaît assez puissant pour emporter sur ce trajet incertain les deux adolescents au mal-être prononcé, et il y a quelque part dans l’agitation permanente, autant physique que verbale, de Chico et Peanuts, la terrible idée qu’il est vain de vouloir créer un rempart qui retiendrait, momentanément, les vagues violentes projetées par l’océan brut et impitoyable de la réalité.

« Je sais des affaires que le monde ne sait pas »
La richesse thématique de ce texte à la fois drôle et tragique de l’auteur québécoise Nathalie Boisvert est inépuisable. En utilisant les codes du cinéma et du roman de genre américains appliqués au théâtre (science-fiction, road movie, langage de la rue), elle parvient à nous proposer une véritable étude sociologique de la civilisation occidentale contemporaine, où se raccrocher aux fantasmes pour opérer une fuite en avant est devenu la marque d’une société qui n’a plus rien à offrir d’autre que l’ennui et la morosité.

Interprété par deux excellents comédiens adultes, les personnages exhalent un parfum d’empathie qui prend le spectateur à la gorge lors de la scène finale. Mis en scène par Christian Bordeleau avec beaucoup de précision et de justesse, Chico et Peanuts évoluent dans un décor modulable (des lits superposés deviennent tantôt une cabane, tantôt une chambre) et sous une lumière qui parfois, focalise sur eux comme pour marquer leur scission avec le réel. L’ambivalence du propos prend alors tout son sens : ces deux garçons qui ne parviennent plus à franchir les obstacles du réalisme, ne rejoignent-ils pas la plupart des adultes dont le parcours de vie, au fil du temps qui passe, détricote les fils de l’imaginaire jusqu’à l’extinction de toute illusion ?

L’été des martiens
De Nathalie Boisvert
Mise en scène : Christian Bordeleau
Avec Yvon Victor, Olivier Deville
Lumières : Sébastien Olalde
Scénographe : Christophe Cauvin
Durée : 1H20

Vu dans le cadre du Festival Off d’Avignon au Collège de la salle

 

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