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Festival d’Avignon OFF – Le Poisson combattant

Le Poisson combattant de Fabrice MelquiotLe Poisson combattant – Il fallait trouver un paysage protéiforme pour graver la matière textuelle si dense du Poisson combattant… Une accumulation d’images pour l’ensemble de ces paragraphes qui ressemblent à des strophes et de ces lignes qui n’admettent aucun intervalle ni temps d’arrêt, une scène déchirée pour ce flot de conscience tempétueux, Fabrice Melquiot a choisi une planche aussi friable qu’une couche de verre et le rythme de voix et de corps écorché de Robert Bouvier pour métaphore et incarnation de la reconstruction nerveuse, mais essentielle, d’un homme après la chute.

Il ne sortira pas de son infime portion d’espace. Croqué à chaque recoin de son cadre asphyxiant, bouffé par un chagrin sans larmes et par la moitié d’une lune qui s’efface dès qu’il pénètre sur sa scène-bocal. L’écran derrière lui, devenu laiteux puis filant en pluie et en avalanche, a secondé les mots de Julio Cortázar que Fabrice Melquiot a utilisés à la déchirure de son rideau :

« – Que veux-tu de plus ? Les miroirs sont fidèles.
– Il y a des choses qui manquent, Bruno. Tu es beaucoup plus calé que moi, mais il me semble qu’il manque des choses. »

Violemment fidèle, son miroir à lui s’est soudain mis à « cogner » et « cogner partout » sur les angles d’un visage invisible qui oublie désormais de parler sur sa chaise. Le prétexte de ce déchaînement-enchaînement est un fait intime banal : la mère de sa fille le quitte, lui prenant l’enfant. Il décide alors qu’il ne gardera rien d’elle. « Aquoibon » sera le nouveau prénom de l’absente. Quant à lui, il ne se nommera jamais. Mais il tranche, espace et temps, discours et geste : il sera et ne sera pas ce père de moitié. Il sera et ne sera pas « plus courageux, plus franc et plus juste » qu’avant, qu’après. Au poisson le saut de l’ange et la sortie de l’aquarium la bouche ouverte à l’agonie. À lui l’ellipse d’une déambulation intime et une bouche n’en finissant plus de cracher et se déverser en flux continu. « Alors / Je sors », dit-il à peine arrivé. Absurde – dire et faire, mais en apnée. Alors, il cherche un endroit où enterrer le poisson, comme déterrer la langue – performative et s’appuyant sans cesse sur les motifs –, comme retrouver celui qu’il était au présent.

Le Poisson combattant : mue ultime et renaissance

Ainsi, il sort et entre pieds nus, ne cesse de se vêtir et de se dévêtir. À chaque nouveau pas, il continue de suivre des cercles pour les transformer en tourbillons, d’un bout à l’autre, du centre – lui-même – aux limites – ce qu’il tente de rejoindre. Mais le manège qu’il entame est infini, perçant en son propre milieu et fouillant à l’intérieur : en marchant, en parlant, en écrivant. Ce qu’il raconte est une fiction ou un passé véritable qu’il recompose dans son élan. Il pointe chaque lieu, chaque personnage, chaque enseigne, chaque moment de folie ou d’accalmie avec la précision d’un dépeceur. Il laisse aussi le discours se répéter comme un poème et échouer sur les empreintes de sa propre mémoire.

Autour de lui, une scène polymorphe se voile et se dévoile elle aussi, sur laquelle voix, bruits et formes semblent être en lutte constante contre la perte. Et le combat est redoublé grâce à des lumières et à des images abstraites ou référentielles venant étoffer la foudre verbale. L’homme qui parle fait alterner les énoncés à la première et à la troisième personnes, joue sur les définis et les indéfinis, scrute son corps mouvant et métamorphosé dans son reflet de « chair élastique », étant un et pluriel à la fois, confondu et innombrable, ici et là-bas, ou plutôt ici et au-delà.

Car le geste initial du poisson combattant sautant hors de son bocal n’a rien d’un suicide : il est une renaissance et une entreprise de retour sur soi, que Fabrice Melquiot pousse aux frontières mêmes de son texte, et de son actualisation par le théâtre. L’ultime mue de son poisson va au-delà des planches ou d’un sol réel, au-delà du souvenir ou de l’imagination : sautant, « Il revient où il n’a jamais été. Il revit où il n’a jamais vécu. Corps enterré dans l’eau / ressuscité. »

Le Poisson combattant
Texte et mise en scène : Fabrice Melquiot
Avec Robert Bouvier
Scénographie, costumes : Elissa Bier
Univers sonore : Julien Baillod
Assistant à la mise en scène : Adrien Minder
Lumières : Mathias Roche
Création vidéo : Janice Siegrist
Crédit Photo Cosimo Terlizzi

Présenté au théâtre GiraSole dans le cadre du Festival Off d’Avignon du 4 au 26 juillet à 19h15

 

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