Théâtrorama

TITANIC, un monde sur les mers qui s’effondre dans la nuit du 14 au 15 avril 1912. Comment concilier l’intime avec le désastre, faire renaître l’humain dans le cataclysme ?

Le grand Patrick Kermann a écrit ce superbe monologue dans une langue claquante et poétique, imaginant l’existence de Giovanni Pastore, émigré italien, plongeur responsable des 3177 petites cuillères du restaurant de Mr Gatti dans les compartiments première classe du bateau. Et sa parole va nous submerger comme une lame de fond en devenant le vecteur des voix du paquebot, surtout de ceux que l’on a oublié dans la litanie des chiffres qui noie l’existence des plus modestes.

Oui, dans cette obsession de la quantification, dans cette guerre outrancière que se livrent les médias de l’époque pour chiffrer le nombre de morts, (étranges échos avec la période contemporaine) Giovanni Pastore devient un numéro parmi d’autres, un être humain qui existe moins que les objets dont les Jacob Astor et autres Guggenheim ont chargé les soutes du grand navire. C’est le règne sans partage de la société industrielle où l’homme ne compte pas plus qu’une petite cuillère.

Ni mort ni vivant, figé au fond d’une eau glacée, Giovanni peut enfin parler s’exprimer, on l’écoute, lui l’anonyme matelot. Et il nous déroule sa vie, son existence d’enfant du Frioul, qui, voulant s’affranchir d’une réalité cloisonnée, part pour une grande traversée. Et il va en faire des efforts lui, le petit des montagnes, apprenant chaque langue des pays qu’il traverse, exerçant les pires métiers, avec, ancré au plus profond, cet espoir d’atteindre l’autre monde.

Survivance des mémoires
Avec cette tragédie, c’est la fin d’une époque et la continuation d’une autre, tout aussi cruelle, où les plus chanceux réussissent (Mr Gatti, survivant, ouvrira une pizzeria à New-York) et les autres disparaissent dans les abysses sans fin de l’oubli. Mais Giovanni est la mémoire de tous et il transfigure l’existence des insignifiants, faisant vibrer les tôles du navire sous leurs pas et confrontant le dérisoire (la vie mondaine des passagers des ponts supérieurs) à l’essentiel (l’amour perdu de Cecilia).

Anne-Laure liégeois a créé le dispositif le plus minimaliste que l’on puisse imaginer, un comédien seul (excellent Olivier Dutilloy) arrimé sur une scène éclairée de pleins feux, transmets les mots de l’auteur avec une telle vivacité que le bateau semble écumer les mers devant nous. Et l’on ne sait plus si l’on doit rire ou pleurer lorsque Giovanni nous dit qu’au final, il n’a rien perdu et a enfin trouvé la paix pour prendre le temps de s’occuper de sa dernière petite cuillère. Fini de s’épuiser à la poursuite d’une chimère. La grandeur de chaque vie reprend le dessus dans la froideur glacée de l’océan.

The Great Disaster
De Patrick Kermann
Mise en scène de Anne-Laure Liègeois
Avec Olivier Dutilloy
Jusqu’au 25 juillet 2015 au théâtre de la Manufacture
Crédit photo : Christophe Raynaud de Lage

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