Théâtrorama

Bouillant et brouillon Platonov, vecteur d’une satire s’attaquant à toutes les valeurs d’une fin de siècle : autorité du père, socle familial, domination religieuse, hypocrisie de l’amour conjugal. La comparaison avec notre propre époque est aussi inévitable que la mort du protagoniste principal.

Le crépuscule, un jardin, une fête. Une scénographie simple mais prodigieusement lisible. Le 19ème siècle devient le 21ème malgré l’absence des outils de communication modernes. Glagolaiev, vieux banquier richissime, hésitant à prêter de l’argent, ouvre le bal, comme s’il fallait immédiatement prendre part au déclin d’une société bourgeoise sclérosée. L’arrière-cour devient ainsi l’espace des conciliabules, des messes basses. En fond, une bâche en plastique masque les autres noctambules autour d’une table remplie de victuailles.

Dans le monde réel, à l’extérieur de la demeure, l’électron libre Platonov, va, dès son arrivée, fédérer les gens autour de lui. A 27 ans, désabusé, cynique, vaniteux et manipulateur, de retour en province pour un poste d’instituteur, il va faire une arme redoutable de son langage et de sa beauté apparente afin d’arracher le masque des âmes tourmentées qui tentent d’escamoter les failles d’une humanité chancelante. Platonov est au fond un être profondément désespéré, que chacun, obsédé par le maintien d’un équilibre artificiel, tente de raccrocher au wagon d’une locomotive en perte de vitesse.

Le vaste plateau, expurgé du superflu, excepté quelques plantes et chaises, traduit le vide existentiel et l’absence de Dieu. Il offre le tableau d’êtres livrés à eux-mêmes, dans une insupportable oisiveté. Ce Platonov crépusculaire voit tout son deuxième acte (en pleine nature) se dérouler dans une quasi-obscurité, percée fugacement, par la lumière conique de quelques lampes-torches (superbe travail de Mathieu Ferry). Les corps sont à peine visibles, dans cet endroit moite et humide, où l’apparition d’une Anna Petrovna, dévoilant une partie de son intimité, porte la tension sexuelle à son point le plus culminant. Le troisième acte voit un Platonov ivre, allongé sur un matelas crasseux, définitivement vaincu par ses tourments, où le décor (une salle de classe en désordre) devient le reflet de son nihilisme absolu.

Tchekhov, auteur transgénérationnel
Le metteur en scène Thibaut Wenger réussit un tour de force : faire du texte de Tchekhov, un spectacle générationnel où les maux, souffrances et interrogations existentielles semblent similaires à toute une jeunesse actuelle. Le travail des comédiens (tous excellents sans exception) donne cette troublante impression d’avoir affaire à des jeunes hommes et femmes d’aujourd’hui. La mise en scène, énergique, joue avec le chevauchement des dialogues, particulièrement incisifs, installe les corps dans un mouvement permanent d’une incroyable vitalité, et crée une caustique mise en abyme (projection sur le fonds du décor: il reste 43 minutes avant la mort de Platonov). Un final excessif et déjanté achève de donner l’image d’un monde déstructuré, miroir d’une jeunesse désenchantée, dont l’absence de repères provoque la perte.

Souvent considéré comme un individu cynique et misanthrope, Platonov apparaît ainsi comme un virus qui, par son pouvoir de dégénérescence, met à nu un organisme malade et asphyxié, qui se doit de l’éradiquer pour continuer à rouler sur les rails balisés d’un système imparfait. La peur du changement, c’est peut-être le grand thème masqué derrière cette œuvre qui sous l’œil avisé et créatif d’une mise en scène surprenante et d’une traduction hardie, renouvelle ce premier jet tumultueux d’un auteur exceptionnel.

Platonov
Anton Tchekhov
Traduction : Françoise Morvan & André Markowicz
Metteur en scène : Thibaut Wenger
Comédiens : Fabien Magry, Marie Luçon, Tristan Schotte, Nathanaëlle Vandersmissen, Joséphine de Weck, Mathieu Besnard, Nicolas Patouraux, Marcel Delval, Laetitia Yalon, Emilie Maréchal, Emile Falk-Blin, Nina Blanc, Pauline Gilet-Chassagne.
Lumières : Mathieu Ferry
Son : Geoffrey Sorgius
Costumes : Raffaëlle Bloch
Crédit photo : Michel Boermans
Durée : 3HO0 (avec entracte)

Jusqu’au 25 juillet au Collège de la salle à 22h30

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  1. Merveilleuse pièce que j ai vu cette saison à avignon , superbe mise en scéne, jeux d acteurs excellents … cette piéce de théatre de Platonov m a résonné dans les tripes …. Bravo pour cette troupe

    costantini / Répondre

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