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Mary’s Baby – Frankenstein 2018

Mary’s Baby – Frankenstein 2018Mary’s Baby – Frankenstein 2018 – Deux siècles entre la publication de l’œuvre de Mary Shelley et le temps anticipé dans lequel Ricardo Montserrat et Esther Mollo, proche du Théâtre du Mouvement dirigé par Yves Marc, plonge dans Mary’s Baby. Deux siècles pour l’expression d’une ordinaire monstruosité des hommes, tenue en balance avec l’extraordinaire monstruosité des créatures qu’ils sont, qu’ils ont soustraite en eux pour finalement la dévoiler. Ressuscitant l’auteur du roman, retrouvant les lignes de son entreprise, la performance interroge l’étymologie même du terme « monstre » : « ce qui se montre ». Mais « révéler » signifie ici tout autant « revoiler ».

Les tout premiers mots accompagnent l’apparition d’un corps blanc, un fantôme sans âge. Ce corps, celui d’une femme, se dit « occupé à penser à une histoire ». Ce début en rappelle étrangement un autre, qu’elle restitue bientôt intégralement : « Je suis occupée à penser à une histoire – une histoire qui rivaliseraient avec celles qui nous avaient incités à cette tâche, une histoire qui parlerait des terreurs mystérieuses de notre nature et éveillerait une horreur tremblante. » Introduction du Frankenstein de Mary Shelley. Alentour, une partition semble se graver – une craie grince sur un tableau géant mais imaginaire ; la pointe d’une plume crisse sur une feuille de conscience.

Ce sont tout d’abord des phrases qui se notent, sans aucune ponctuation, puis des mots, puis de simples lettres, avant de tomber en pluie et en grésillement d’images. Ce texte recomposé et décomposé rejoint bientôt la chair de celle qui parle et danse, comme si la création reprenait place et forme dans le créateur, demandant à être expulsée une seconde fois. Nouvel engendrement, nouvelle violence non contenue : dans un rire et une jouissance sardoniques, la chair du mot jaillira de la bouche et du sexe, sera à la fois abhorrée et enfantée : « J’aperçois le misérable monstre que j’ai créé (…). Il est ce que j’ai de plus mauvais en moi. Je l’aime et il me fait horreur. »

Frankenstein – Les états du corps

Mary’s Baby revient à la chair humaine comme à la matière littéraire. La nouvelle histoire qui se raconte en des termes à la ligne embrouillée (tout monstre ne naît-il pas d’un désordre ?), est un récit mettant en scène les états d’un corps. Corps monstrueux de créateur ou de créature, il engendre ou est engendré par un être ambigu, entre désir de perfection absolue et perte totale de soi. Esther Mollo, tout en cherchant un sens aux mots, au texte, à la substance littéraire, effectue des gestes qui se cherchent eux-mêmes une articulation. Elle se fond ainsi à une chaise au centre de la pièce – corps-objet –, ou se lance dans une tentative d’ajustement – corps-puzzle –, avant de démonter son mécanisme interne – corps autopsié.

Dans le laboratoire fictif qui a ranimé Mary Shelley, il y va de formes fixes et de formes contingentes, de ce corps à la fois soustrait et augmenté, auquel on supprime des membres et sur lequel on pose des implants. Que seraient finalement la définition, et la formation, d’un corps idéal ? Durant les deux siècles qui nous séparent de « Frankenstein », la naissance de corps est allée d’occasions en accidents, de réalité en rêve, mais aussi d’outrages (corps formé / corps informe) en « usure ».

La performance d’Esther Mollo convoque de nombreuses techniques – vidéo, son, dispositif interactif – pour donner, littéralement, corps au texte de Ricardo Montserrat. L’aventure, entre nature et contre-nature (le monstre est à la fois différent et reconnaissable), oblige à un retranchement. L’être se débarrassant de son ombre, la créature se libérant de son créateur, il revient ainsi à son propre être intérieur, à cet être « insuffisant et incertain » dont parle Bataille, monstre pour et de lui-même, « Prométhée enchaîné ».

Mary’s Baby – Frankenstein 2018
Conception : Esther Mollo, Ricardo Montserrat et Jean-Baptiste Droulers
Mise en scène et interprétation : Esther Mollo
Assistante à la mise en scène : Sabine Anciant
Son, vidéo et images : Jean-Baptiste Droulers
Accompagnement artistique : Yves Marc
Crédit Photo : Antonia Small
À l’Espace – Présence Pasteur jusqu’au 26 juillet à 16h20

 

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