Théâtrorama

Love and money est un miracle, Denis Kelly en soit béni. Cette année en Avignon, il n’y a qu’à la Manufacture qu’on peut l’entendre : allez-y.

Le décor hésite entre le design chic et l’Ikea bon marché… La blancheur immaculée d’un siècle scientiste et le rouge hémoglobine de ses peintres abstraits. Les restes d’une fête jonchent proprement les tables. Un homme assis nous regarde entrer. Les mots qu’il dira, qu’il dira les uns après les autres, systématiquement, comme une litanie qu’on enfile, sont le début d’un miracle.

C’est Jess qui rencontre David, en est aimée et aime de cet amour fou qui enseigne la sagesse. C’est David qui rencontre Sandrine et lui dit que sa femme est morte, lui explique. C’est un entretien d’embauche qui sent le pouvoir du fric et les bureaux des firmes que l’on fréquente. Et c’est les parents de Jess devant une tombe ombragée. Et c’est ainsi de suite, jusqu’à ce qu’apparaissent ce qui s’est passé, c’est-à-dire qui est cette femme, qui cet homme, qu’est-ce qui les unit et qu’est ce qui leur est arrivé. L’histoire nous est donnée par révélations successives, depuis le milieu de la pièce jusqu’à sa fin, jusqu’à la sortie du théâtre, jusqu’à la maison, jusqu’au lendemain. Comme dans la vie, l’événement nous parvient aléatoirement et par morceaux. Il ne prend sens qu’une fois ces morceaux rassemblés, puzzle reconstitué, pièces pesées, analysées et comparés. Le texte n’a pas fini de faire sourdre sa richesse. La narration est complexe, parce qu’elle parle du monde, en bonne œuvre d’art donc, elle est le monde. Ses enjeux et son développement suivent le trajet des particules quantiques. Elle partage avec elles quelque chose de l’univers. Les atomes des protagonistes s’accrochent à la vie dans leur poitrine autant qu’il leur est possible : la scène se fait miroir du monde, notre visage nous surprend à s’y mirer. La langue est superbe. Elle est sublime.

Un texte d’une exigence folle
Illia Delaigle l’a parfaitement compris: sa mise en scène fonctionne la plupart du temps. Nous pensons aux scènes du début et de la fin notamment, où il fait preuve d’un admirable travail. La transcendance du texte y est assurée. Cependant, certains choix scéniques et certaines directions d’acteur nous laissent pantois: Jess n’a pas besoin de psychologiser son personnage dans ses premières apparitions. Et puis, l’écueil est toujours le même, l’exercice de la nudité périlleux, mais pourquoi vouloir ajouter à une langue qui se suffit à elle même, des effets de mise en scène qui l’obstruent ? La scène de la danse déchaînée sur une envolée hystérique de chiffres boursiers ne nous parvient pas. A d’autres moments, l’action, même silencieuse, fait trop de bruit sur un texte qui n’en exige aucun.

Ce spectacle est un très bon premier travail sur un texte d’une exigence folle. Pourvu qu’il ait la vie qu’il mérite : continuer à tourner pour atteindre le perfectionnement dont il est capable. Nous pensons à la dernière scène, avec cette jeune femme solaire, son image sublime, révélatrice. Nous entendons bruire cette musique, parfaite chanson française sur un texte so british…et nous espérons très fort pouvoir revivre tout ça un jour.

Love and money
De Denis Kelly, traduction Philippe le Moine et Francis Aïqui
Mise en scène: Illa Delaigle
Avec Jeanne Carré, Maud Gallet-Lalande, Marion Casabianca, Gaël Chaillat, Gilles Olen, Hervé Urbani, Thierry Reichmuth
Scénographie: Emmanuelle Bischoff
Lumière: Jean-François Metten
Vidéo: Ramona Poenaru
Crédit photo : Sarah Eger

Jusqu’au 25 juillet à 16h40 à La Manufacture

 

 

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