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La Peau d’Élisa mis en scène par Mama Prassinos

La Peau d’Élisa – « Oui. Une femme qui parle aux gens, simplement. » Comme si sa vie en dépendait. Élisa n’attend pas que tout commence. Elle pose son regard candide et doux, un regard désarmant, sur chacune des personnes s’installant face à elle, puis elle sourit en relâchant les épaules, et continue sa ronde. L’histoire qu’elle raconte a déjà commencé ailleurs sous une autre forme. Il y en a eu une, puis dix, puis mille entremêlées, et toutes l’ont nourrie en même temps qu’Élisa les a nourries. Histoires d’elle et histoires d’autres qu’elle trace à fleur de peau.

Sur un ton fragile et assuré, Élisa parle. Depuis quand. S’agit-il bien des bons prénoms ; oui, c’est sûr, ils s’appelaient Sigfried, Jan, Ginette. Ce ne sont pas des personnages de papier, mais bel et bien des êtres de chair. Ou plutôt, ce sont des êtres de peau. Il était « beau à vous couper les jambes » et elle portait un pantalon péruvien et une large ceinture à clochettes. Est-ce arrivé rue de la Glacière, place Saint-Géry ou dans le parc de l’abbaye de la Cambre. Peut-être était-ce plutôt Edmond, ou Anna, le même jour, à des heures différentes de la nuit. Donne-t-elle suffisamment de détails, raconte-t-elle assez bien, utilise-t-elle le bon ton. Sa voix devient-elle assez grave. Ce jour-là, elle avait dix-sept ans et Sigfried ne l’aimait pas encore, enfin, « pas encore avec la bouche et la peau ». Cet autre-jour, elle était un homme et elle rêvait que la ronde et prétentieuse Marguerite la touche et d’entrer avec elle dans un pays défendu. Un peu plus tard, elle sentira un petit courant électrique à la seule évocation d’Anna et de leur nuit passée ensemble, et de son « ventre restée avec elle » lorsqu’Anna l’a quittée. Élisa homme, Élisa femme, jeune, militante, exalté, réservée, amoureux, éplorée.

Parlez-moi d’amour
Élisa a mille histoires pour un seul corps, qu’elle n’aime pas vraiment. Alors, entre chaque récit, Élisa questionne. Elle se regarde dans la glace qui tranche la scène en deux, et elle regarde le public comme dans un miroir. Elle demande : « Qu’est-ce que je disais ? » en refrain, comme si ces mots devaient construire et actualiser autre chose, comme si elle devait installer ses lignes sur une autre couche fine. La sienne, quelque part entre le creux de ses coudes et de ses genoux et la bonhomie de ses joues et de son bassin. Sur les paumes de ses mains, aussi, qu’elle tend en fin d’histoire en demandant si elles n’ont pas changé depuis le début.

Élisa s’inquiète : est-elle certaine que le fil qu’elle déroule est suffisamment clair pour être perceptible, ressent-on bien les frissons qui passent sur sa peau et qui parcourent tout son corps tandis qu’elle raconte. Car Élisa a tout sauf une peau de chagrin, elle est tout sauf une page blanche ; sa peau est au contraire lourde et plissée et ses pages de cahiers se remplissent à déborder sur les marges. Elle a besoin de la chair des autres pour se sentir plus légère, pour sauver sa peau. Écoutant, racontant, elle prend aux autres un peu de leur substance et peut alors se servir de « leurs mots, leurs émois, leur cœur battant ».

C’est une histoire d’histoires que Mama Prassinos, incarnant Élisa et tous les autres en Élisa, déploie dans la plus grande délicatesse. Une histoire de peaux qui s’ouvrent et de feuilles qui se déroulent sensiblement, abattant le « quatrième mur », fouillant dans le public le souvenir d’un inconnu croisé dans un café, par hasard, déclenchant la toute première histoire qui contiendra toutes les autres. L’histoire de Carole Fréchette faite de corps qui respirent par le ventre frissonnant, les mains moites et les yeux mouillés ; une infinité de métaphores et de fictions, de fragments d’amour pour uniques promesses à chercher en l’autre.

La Peau d’Élisa
Texte de Carole Fréchette (publié aux éditions Actes Sud)
Mise en scène de Mama Prassinos
Avec Brice Carayol et Mama Prassinos
Sous le regard de Félicie Artaud, Gilbert Désveaux et Dag Jeannerret
Crédit Photo Marie Clauzade

Présenté au Théâtre des Halles dans le cadre du Festival Off d’Avignon du 3 au 26 juillet, à 14h

 

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