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  La Mate – Flore Lefebvre des Noëttes

La Mate La Mate – Elle n’aurait pas pu trouver meilleur endroit : elle entre par la petite porte de la Chapelle de l’ancien Cloître Sainte-Claire, où le théâtre des Halles d’Avignon est installé depuis quelques dizaines d’années. D’après la légende, Pétrarque serait tombé amoureux de Laure entre ces pierres. Bon, l’histoire que Flore Lefebvre des Noëttes s’apprête à raconter n’a franchement rien du « triomphe de l’amour » du poète italien, mais dès qu’elle s’installe derrière son pupitre, dans sa petite robe noire de petite fille bien sage, on la croirait presque partie pour la liturgie.

Lieu oblige, donc, elle entame son discours en latin, histoire de bien faire comprendre ce dont elle va parler, au cas où le titre de sa pièce resterait encore énigmatique, tout comme la façon exacte de le prononcer. Coudes et bras levés au ciel (mais regard d’enfant malicieux), elle clame haut et fort : « Mater Noster ! Pater et Mater Noster ! » – en insistant tout particulièrement sur les « rrrrrr » en finale, on comprendra pourquoi plus tard – « Le Pater, la Mater ! Le Pate, la Mate ! » Labiales et occlusives de mise, puis bouche grande ouverte entre les deux, la pétarade initiale sonne également un glas. Celui d’un temps que les moins de (40) ans (au bas mot) ne peuvent pas connaître, via la convocation de deux figures ô combien importantes, à défaut d’être sacrées. Un duo au sommet familial, père et mère qui jamais ne se prénomment, mais qui toujours résonnent – perchés au plus haut d’une lignée toute royale. Sauf que la Trinité qu’ils convoquent n’a rien d’une sainte : elle s’appellerait plutôt « peur, mépris et haine ». Échec et Mate (et Pate, finalement jamais loin derrière).

La Mate – Famille effeuillée

Pour toute Bible, un album de famille pas franchement soigné, dont elle tourne certaines pages en laissant s’envoler les autres. Lettres de correspondance, photographies sépia, dessins et croquis, brouillons de vies… un capharnaüm de mémoires non rangées. Dans son lot de cartes, il manque néanmoins aujourd’hui les bustes tranchés du père et de la mère, mais il suffit d’un peu de magie littéraire pour les replacer dans son paquet. Et s’il l’on s’approchait d’un peu plus près, on sentirait presque le gourmand parfum du « meilleur gâteau au chocolat du monde », comprendre : celui de la Mate universelle, la seule à pouvoir tout mater, y compris la plus implacable des pâtes qu’elle pétrissait avec tendresse (comprendre : qu’elle fracassait avec force irascibilité). D’un tempérament pas facile, la Mate. Mais avec un Pate bipolaire, versant patibulaire, elle se trouvait toujours les meilleures excuses du monde pour justifier d’éventuels élans de psychorigidité.

Quelques années après la mort des paternels, Flore Lefebvre des Noëttes, en adepte du « mentir-vrai » remonte dans son arche à fidèles et à contrefaits souvenirs, en prenant bien soin de profiter du moindre courant. Avec elle remontent également les chansons populaires ou d’égéries un tantinet défraîchies, les messes, les kermesses et l’année 1968 (à bien y réfléchir, tout est lié et en parfaite continuité), les tics et tocs des membres de la fratrie, les jeux de mots du Pate qui tombaient souvent à l’eau, les cloches de la Mate qui tintinnabulaient sans cesse au moment de rassembler la meute, les voisins des villes et ceux des champs aux patronymes à rallonge et aux sobriquets hilarants… Une véritable galerie de portraits qu’elle peint à couteaux tirés et avec un sens de la langue et un vocabulaire qui réjouiraient à la fois Littré, Larousse, Petit et Grand Robert. On regretterait presque de ne pas appartenir à cette famille inventée, à moins qu’elle ne soit un pur produit de la réalité, ou à moins qu’à travers elle, des fragments de nos propres vies nous soient contés.

La Mate
Conception et jeu : Flore Lefebvre des Noëttes
Texte publié aux éditions Les Solitaires Intempestifs
Collaboration artistique : Anne Le Guernec
Lumière : Laurent Schneegans
Costume : Laurianne Scimemi
Photo © Laurent Schneegans
Jusqu’au 26 juillet au théâtre des Halles, à 20h

 

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