Théâtrorama

Ils sont tous habillés de noir, sauf celui qui dit s’appeler Dom Juan, serré dans une chemise blanche. Ils entrent sur scène avant même que la lumière ne les plonge dans l’ombre, défiant le public du regard, puis virevoltant toutes et tous sur des flight-cases. Un guitariste, qui dit s’appeler Sganarelle, cherche ses accords. Dans un coin, le plus vieux passe le balai ; dans le fond, la plus jeune s’échauffe. On installe un écran surplombant la scène. Ce sera plutôt une salle : un concert rock se prépare, un autre « Festin de pierre ».

Dom Juan entre et fait un pas de côté ; il souffre d’être « non conforme à ce que l’on attend habituellement de lui ». Il ne sera ainsi pas tout à fait tragi-comique, Christophe Luthringer a choisi d’en faire un DJ débraillé. Son séducteur né a semble-t-il grandi sans affection et ne cesse depuis d’ouvrir de « mauvaises portes ». En figure contemporaine, il cache un drame universel, la pathologie collective de la séduction. Il n’est « personne », ou plutôt : il pourrait bien représenter tout le monde, créateur d’un mythe qui a dépassé les seules frontières de son être de papier, clamant aujourd’hui ne plus vouloir chercher que sa seule liberté. Qui passera donc par celle des autres qui l’entourent et qui le placent au centre. Dom Juan furieux empêtré dans les réseaux de sa colère ; Dom Juan captif dans ses propres chaînes.

Colère et saturation
Dom Juan entre et danse et chante, entonne « This is the end » des Doors. Programmatique : il ne sera pas ce que l’on connait de lui. Plus tard, il reprendra du Ben E. King, puis un tube du groupe Rage against the machine. À nouveau programmatique : cette « rage » qu’il ne parvient plus à contenir, il l’éprouve à l’encontre de son père, un autre « système » à lui tout seul. Sa colère, il la laisse s’exprimer dans des pas de danse – dans un tango du diable mené entre lui et une mystérieuse dame en tenue argentine – ou encore dans un combat sensuel qui s’engage entre lui et Dom Alonse.

Dom Juan a cessé de compter le nombre de ses années ; il pourrait avoir trente-cinq ans, mais il a surtout l’âge de ce qu’il est censé représenter. Pour lui, « l’amour est un enfant en colère qui ne songe pas à dormir ». Sur la scène, il sera donc cet enfant éternel, rockeur invétéré frétillant sur Dona Elvire, chancelant sur une femme mystère et chavirant face à son père. Mais il n’a pas cessé de compter fleurette, mais il laisse Sganarelle compter pour lui le nombre de ses conquêtes : sur la liste de l’enchanteur figureraient 640 Allemandes, 240 Italiennes, 100 Françaises, 91 Tunisiennes et plus de mille Espagnoles, à peu de choses près. Quant à sa passion prédominante, elle se fixe bien sûr sur les jeunes débutantes, à peu de têtes près.

Évidemment, la figure ne saurait entièrement se débarrasser de son propre stéréotype. Dom Juan est bel et bien ce « fils criminel ». Il porte aussi une attention toute particulière au Beau (pourvu qu’il soit belles). Il sait ainsi user de son charme tout romantique (et tout autant anachronique) et se pavaner tout en déclamant vers inspirés et sentences bien moins sibyllines, qu’il emprunte à Molière mais aussi à de nombreux autres, Tirso de Molina, Hoffman, Pouchkine et Machiavel.

Et voici tout le mal dont souffre Dom Juan : à s’être pris trop au sérieux, le pécheur de Molière aurait pris un sérieux coup de vieux. Mais c’était sans compter sur la sagacité de son fidèle Sganarelle, ici figuré en guitar hero qui rêverait de lui voler la vedette, et qui sera finalement du meilleur conseil, enjoignant le bellâtre à enfin sortir de son personnage. Ce qu’il fait, en plein regain de reconnaissance, en Freddy Mercury col de chemise grand ouvert, se lançant dans un « Don’t stop me now » tonitruant.

La Colère de Dom Juan
D’après Molière
Adaptation et mise en scène de Christophe Luthringer
Avec Arnaud Denissel, Françoise Cadol, Gilles-Vincent Kapps, Vanessa Cailhol, Laurent Richard et Jérémy Braitbart
Scénographie : Charlotte Villermet
Chorégraphies : Maxime Trevisiol et Christian Boustani
Crédit photo : Xavier Boymond
Jusqu’au 26 juillet, au théâtre GiraSole, à 17h25

 

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