Théâtrorama

Amérique. Terre Promise. Pour Jacob Bronsky, juif polonais rescapé des camps, c’est certain, il a échappé au pire. Du moins le croit-il.

Quand le rêve américain se résume à un cauchemar guidé par la survie, l’argent et le sexe, il n’est plus de raison de se conformer à devenir un bon citoyen. Jacob Bronsky l’apprend à ses dépens, lui que dans le milieu de la restauration, on considère comme le plus mauvais serveur d’Amérique, lui qui veut devenir un écrivain célèbre mais qui, en guise de femmes et de gloire littéraire, va se heurter à la violente réalité économique d’un pays impitoyable avec les perdants.

Le petit juif immigré, pauvre et malingre, qui refoule son passé, se retrouve projeté dans l’Amérique des années 50, obsessionnelle de la réussite. Entre métiers misérables, relations sexuelles minables, espoirs anéantis, il tente tant bien que mal de donner du sens à sa vie. Pour lui, coucher son vécu sur le papier est vital. Rien de plus difficile dans un environnement où Jacob comprend qu’il ne suffit pas de survivre. Survivre ce n’est pas assez, comme il l’écrit.

Des feuilles bourrées de texte, disposées sur la scène dans une approximative géométrie, sont les fragments de l’existence que Jacob tente de reconstituer. Les mots fusent, truculents, car Bronsky, dans le choix de l’humour et de l’autodérision, peut prendre la distance nécessaire avec cette réalité écrasante et faire œuvre de résistance à la profonde solitude qu’il rencontre.

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Adapté du texte d’Edgar Hilsenrath, d’une férocité sans précédent envers un pays qui proclamait, dans sa grande mansuétude, accueillir les survivants de l’Holocauste, le spectacle dresse un doigt d’honneur à la bien-pensance qui se voile du mensonge des sociétés modernes et, ne choisit d’évoquer la Shoah, que par une logorrhée caustique et déjantée.

Burlesque, jouissif, grotesque, acide, outrancier, le texte porté par l’excellent Haïm Menahem, soutenu par les accents saxophonistes de David Rueff entre jazz et musique klezmer, bouscule nos chastes oreilles, provoquant rires et hilarité tout en donnant à voir cette facette de l’Amérique que nous préférons ignorer, car elle ne véhicule plus d’autres fantasmes que ceux d’un auteur obsédé sexuel, dont l’horizon se réduit à vouloir enfiler la secrétaire de direction d’une célèbre maison d’édition qui pourra le publier.

Et pourtant derrière cette radicalité jubilatoire, ce cynisme ironique, pointe le spectre de la tragédie : « Moi, le premier Jacob Bronsky, je ne suis qu’une pensée. J’ai vécu dans six millions de corps, jusqu’au jour où leurs noms furent effacés ».

Fuck America
De Edgar Hilsenrath
Jeu et mise en scène: Haïm Menahem
Saxophoniste : David Rueff
Durée: 1h35
Crédit photo : Laurent Schneegans

Jusqu’au 25 juillet (relâche le 15 juillet) à 13h25 au Théâtre de la Manufacture

 

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