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D’un souffle tu chavires – Adaptation de la nouvelle « Deux mots » d’Isabel Allende

D’un souffle tu chavires – Puisque Hugues Hollenstein et Grit Krausse le proposent, imaginons que le masque qui parle ne soit pas un masque. Que les humains qui le regardent, auxquels il s’adresse, ne soient pas des humains. Il n’y aurait ni bois, ni chair, ni voix. Seulement du vide – signe d’un monde à sec à force d’avoir débordé : d’amour et de passion, mais aussi de guerre et de solitude. Ce qu’il resterait alors serait seulement un mot, ou plusieurs, pétris par le seul silence. Des mots qui se vendent, ceux de Belisa Crepusculario.

Belisa « sillonnait le pays, des régions les plus hautes et froides jusqu’aux littoraux brûlants, s’installant dans les foires et sur les marchés où elle montait quatre piquets et une toile de tente sous laquelle elle se protégeait du soleil et de la pluie en attendant sa clientèle. » Un peu comme les membres de la compagnie Escale, Hugues Hollenstein, Grit Krausse et Guillaume Druel, qui sillonnent la France et l’Allemagne en charriant leur roulotte, et qui l’installent çà et là pour donner vie à la nouvelle d’Isabel Allende, « Deux mots », racontant l’histoire de Belisa et de son maître de guerre.

Les enfants de cette histoire, de l’Histoire, du pays dans lequel se déroule la nouvelle, sont aussi pauvres que les terres de leur naissance. Un jour, l’une de ces enfants, Belisa au nom de nuit, découvrit une richesse au hasard d’une feuille volante de papier journal tombée à ses pieds. Elle découvrit l’écriture et le pouvoir infini des mots. Elle décida d’en faire son métier. Cinq sous pour une récitation, sept pour embellir les rêves, neuf pour quelques lettres d’amour, et elle continuait ainsi jusqu’à proposer à la place de toute fiction des paragraphes de vérité. Un Colonel souhaitant devenir président lui acheta un discours pour séduire le peuple. En échange, elle lui offrit deux mots gardés secrets, restés à jamais pour eux seuls.

 D’un souffle tu chavires- Deux mots et des liens

Sur un petit théâtre de tréteaux, l’histoire de Belisa et du Colonel se prononce dans une bascule de souffle. Les objets – plancher, pots de conserve, affiches, piano… – comme les apparitions tanguent, courbes, mis en danger et en déséquilibre permanent. Masques et visages, mains, pieds chaussés ou à découvert suivent le fil d’une Histoire que les hommes ont eux-mêmes rendu bancale, faite de guerres civiles et intestines qui ont ravagé le pays de Belisa, le nôtre. Mais si la marchandise de la vendeuse de mots est aussi « insaisissable », c’est qu’elle est mue par le vent de la liberté.

D’un souffle tu chavires : il suffit de peu de mots pour le naufrage d’un monde, et d’aussi peu pour toucher et pour émouvoir. Ici, le souffle symbolise autant un vent puissant et belliqueux que l’inspiration créatrice de Belisa, auquel les artistes, marchant et dansant sur leur planche courbe, jouant sur un clavier tourmenté, empruntent un soupçon de magie. Insufflant cette beauté au discours du Colonel, Belisa l’envoûte, repoussant sa propre mort comme Schéhérazade et atteignant les yeux et les oreilles de tous, « l’entendement des hommes » et « l’intuition des femmes ».

Comme Belisa pétrissait le silence, les masques pétrissent le vide ; comme elle observait les gens et transformait leurs paroles en lettres, ils rejouent et reforment des histoires et des êtres. « Chavirant », chutant puis s’élevant, les objets s’animent et peuvent alors passer derrière le tableau : les masques deviennent des portraits qui se rejoignent. Lara Manipoud en fait des visages à l’apparence cubiste ou expressionniste ; Hugues Hollenstein et Grit Krausse en font des figures universelles et leur redonnent une mémoire.

D’un souffle tu chavires
Adaptation de la nouvelle « Deux mots » d’Isabel Allende
Création collective théâtre d’objet de Grit Krausse, Hugues Hollenstein, Guillaume Druel
Masques, peintures et affiche : Lara Manipoud
Masques du petit peuple réalisés avec l’aide des élèves de CM2 de l’école Maison Neuve de Joué-lès-Tours
Conseil artistique : Damien Bouvier et Brice Berthoud
Costumes : Karine Delaunay
Construction roulotte / castelet : Jörn Gehlker, Yohan Nicol, Luc Boissinot
Crédit Photo Bernard Duret
Présenté du 10 au 23 juillet dans le cadre du Festival Villeneuve en Scène / Avignon Off

 

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