Théâtrorama

Des cubes disposés sur une scène dans la pénombre. Des petites pierres suspendues par un fil. C’est un univers de sépultures, de blocs anguleux et de terre fangeuse, duquel le verbe va devoir s’extirper, pour qu’une étincelle d’humanité puisse continuer à briller dans les ténèbres.

Dorra, jeune femme bosniaque, victime de la stratégie du viol pratiquée pendant le dernier conflit des Balkans, à seule fin de terroriser les populations, est soignée par Kate, psychologue américaine, venue soutenir les équipes qui exhument les charniers.

Arme suprême, le viol révèle comment la femme est encore aujourd‘hui réduite à une marchandise, un enjeu de guerre, dont le sort peut s’avérer pire que la mort. Les séquelles physiques et morales sont irrémédiablement gravées dans la chair et l’esprit, ensevelissant les quelques espoirs de résurrection du moindre enchantement. Pendant une heure, une déflagration verbale va nous emporter dans les méandres de l’âme humaine, où subsiste encore la haine viscérale de la femme, pour qui, la guerre n’est jamais vraiment terminée. Plus redoutable qu’un impact de balle, la plaie béante du sexe meurtri reste à jamais ouverte.

L’impossibilité pour Dorra de revenir au quotidien, à la normalité, est dévastatrice pour Kate. Elle, diplômée de Harvard, dont le père était tailleur de pierres, et qui se retrouve à remuer la boue et les os des charniers, ne trouve plus les mots justes pour guérir. Quelles paroles faut-il employer face à l’enfer ? Quand Dorra révèle qu’elle est enceinte, qu’elle veut avorter, Kate, tente de raviver la flamme de l’espoir en proposant d’adopter l’enfant à venir, en vain. C’est la vision d’un arbre que l’on va déraciner pour le remplacer par un autre qui va la décider à conserver, dans un élan de désir retrouvé et inattendu, le fruit de son ventre déchiré. Sublime passage où l’amour triomphe enfin de la barbarie.

La haine de Dieu me maintient en vie
Porté par deux comédiennes exceptionnelles, qui donnent tout, comme s’il en allait de leur propre vie, de leur propre corps, le texte de Matei Visniec est si intense qu’il transfigure et abolit les frontières entre le spectacle et le vécu. Béa Gerzsenyi met en scène des séquences qui s’enchaînent comme autant de fragments, hachés par d’éphémères interruptions de lumière, comme si elle voulait parvenir à reconstruire l’existence de ces deux femmes, à les arracher de la fange qui les attire sans cesse au fond d’un tombeau noir et glacé. Ponctué par les superbes chants (serbe, tziganes, grecs…) d’Anett Slarku et les cris déchirants proférés par des hommes, ce spectacle éprouvant et magnifique vient brutalement nous rappeler que l’humanité est la première victime de la guerre.

Du sexe de la femme comme champ de bataille
De Matéi Visniec
Mise en scène de Bea Gerzsenyi
Avec Vasiliki Georgikopoulou, Krisztina Goztola
Chanteuse : Anett Slarku
Lumières : Péter Fazekas
Durée : 1h15
Crédit photo : Istvan Hatvani

Jusqu’au 26 juillet au Pandora à 10h50

 

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