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Don Juan revient de la guerre de Ödön Von Horvath

Don Juan revient de la guerreDon Juan revient de la guerre – Le lourd rideau de scène, velours rouge qui rappelle les plus grandes salves, est tiré quand les spectateurs entrent. Mais il n’est pas à sa place habituelle. Il est en fond de plateau. Le reste, la scène et ses bords, la rampe des projecteurs, est à nu sous nos yeux. Sur les planches, c’est l’heure des coulisses: les artistes, suspendus là comme des Pompéiens surpris, sont affublés d’ostensibles perruques et du maquillage outrancier d’un numéro de clown. Au moment où se défigeront les corps, ils commenceront par tout enlever. Le lieu, le temps et l’action du spectacle démarrent sur un envers, comme une chaussette qu’on aurait retournée. Le Don Juan de Ödön Von Horvath peut démarrer.

Malgré son titre, ne pas croire que cette pièce est une version actualisée d’un Molière qu’on aurait voulu mettre au goût de la commémoration de 14-18. Elle ne présente pas non plus, à notre sens, un énième texte centré uniquement, ou presque, sur le personnage légendaire du séducteur. Il est le protagoniste de l’histoire et son principal fil rouge mais cette place ne lui donne pas la vedette. La fascination hypnotique qu’exerce à l’ordinaire Don Juan dans les œuvres qui lui sont consacrées apparaît ici comme fanée. Elle existe, certes, mais elle flotte tel un fantôme, en second plan de l’histoire. Car ce qui occupe le cœur du public, ce sont les trente cinq femmes de la pièce : gueules cassées, vies brisées d’après guerre, quotidien sans trêve. Pour la plupart d’entre elles, elles sont plus victimes de leur époque que des ravages du morveux qu’elles fréquentent.

Nous sommes dans l’Allemagne des années 20. La guerre est passée, la grippe espagnole finit de faire tomber les hommes. Dans tout le pays, les gens ont faim : ils manquent beaucoup de pain et d’espérance. Le quotidien est une barque à la dérive dont on ne sait quand elle finira de s’éloigner des terres. Les derniers repères ont disparu avec la crise de l’économie. Dans une tension interne que l’on devine inévitable, les personnages s’agrippent les uns aux autres. Ils cherchent dans la présence du semblable de quoi s’offrir une contenance. Quand au milieu de ce vacarme Don Juan revient de la guerre, il n’est rien de plus qu’un de ces miséreux du sentiment. Aussi chaotique et souffreteux que ses frères, Don Juan arbore un visage inédit: il a décidé de se transformer. Il veut rejoindre la jeune fille à qui il a été fiancé avant la guerre, se marier et faire basculer la légende. Mais comme l’archétype est inéluctable et que le texte de Von Horvath lui laisse la possibilité de ne pas être détrôné, Don Juan reviendra vite à lui-même. Désespéré par le silence de la fille (et pour cause, elle est morte deux ans auparavant des coups que son amant lui a donnés au cœur), Don Juan reprendra sa vie d’homme victime d’idéal, un terrien en erreur de destination.

Une version dynamique de Don Juan 

La guerre aurait pu le rendre « meilleur », dit-il. Il y a des enjeux de prise de conscience existentielle là-dessous, et de réflexion sur le sentiment que les hommes ont d’eux-mêmes dans ce texte de début de siècle, mais elle a échoué. Quand on est une légende, le destin est inévitable. L’adaptation que fait Guy Pierre Couleau pour une part est irréprochable : reprise de la distanciation brechtienne dans laquelle la pièce est née. Dynamisme des scènes qui s’enfilent comme des perles, respect de leur sens, esthétisme des tableaux qui les composent. Une mise en scène adapté ç un texte daté qui a un peu vieilli.

Respect et reconnaissance aux comédiens qui mènent sur le plateau un travail au cordeau, d’une grande justesse de rythme. Le passage d’un personnage à l’autre, d’un lieu et d’un temps à l’autre, ainsi que le passage du jeu au non-jeu se fait dans une fluidité transparente. De bout en bout, nous sommes menés. Le seul bémol à leur interprétation se situerait au niveau de la caractérisation des personnages, parfois un peu trop poussée. Certes nous sommes dans une incarnation distanciée, et le travail de l’acteur est avant tout celui du corps: mais ne gagnerait-il pas à gommer ses esquisses, et à simplifier ses propositions ? Tout cela dit, le Don Juan revient de guerre est du théâtre comme on l’aime, car il fait partie de notre histoire. Il est un théâtre qui dans sa simplicité et son amour de l’instant touche au constituant du spectacle vivant. En cela il est indémodable et il est une parcelle de notre amour pour lui.

Don Juan revient de la guerre
De Ödön Von Horvath
Traduction: Hélène Mauler et René Zahnd
Mise en scène: Guy Pierre Couleau
Avec Nils Öhlund, Carolina Pecheny, Jessica Vedel
Assistant à la mise en scène: Bruno Journée
Scénographie: G. P. Couleau
Lumière: Laurent Schneegans
Crédit photo: André Muller
Durée : 1h20

Jusqu’au 26 juillet (relâche les 7, 14, 21 juillet) au Théâtre des Halles à 20h

 

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