Théâtrorama

Et mon mal est délicieux – Mise en scène de Gérard Vantagglioli

Et mon mal est délicieux – Cela ne pourrait être que la rêverie d’un promeneur solitaire, finalement. Un élève à la ville comme à la scène, rencontrant dans les jardins recréés d’un monastère du Sud de la France son futur professeur. Lisant, écrivant, Adrien James croise Michel Le Royer au carrefour du sixième art. Ce que le maître s’apprête à raconter au jeune écrivain est l’hommage au théâtre de Michel Quint : l’âme des comédiens murmurant en Avignon depuis le milieu du siècle dernier et l’histoire d’un jeune Juif tombé éperdument amoureux d’une Espagnole qui confondait les planches et la vie.

Résonnent, dans l’un des jardins de la Chartreuse de Villeneuve-Lès-Avignon dont les feuilles tremblent toujours à leur seule évocation, ces quelques vers de Guillaume Apollinaire adressés à Marie :
« Les masques sont silencieux
Et la musique est si lointaine
Qu’elle semble venir des cieux
Oui je veux vous aimer mais vous aimer à peine
Et mon mal est délicieux »

Résonne derrière ces vers la mélodie emportée des tirades du « Cid » qui venaient filtrer depuis les murs de la bâtisse plongée dans les années 1940. Dans la « langue déchirée » de Corneille, la passion tout aussi dévorante que Luz, une jeune émigrée espagnole, éprouvait pour la figure de Chimène et pour l’acteur Gérard Philipe, croisé un unique soir, immédiatement pris pour un Rodrigue de chair, et demeuré depuis comme un mirage de la Chartreuse.

Résonne enfin entre les lignes de Corneille le récit de Max Klein rejouant drames intime et historique. Dans ces mêmes jardins aujourd’hui restaurés, Max raconte à Hugo son amour infrangible pour Luz qui a pourtant passé sa vie à en aimer un autre. À travers lui, il retrace le chemin qui l’a conduit vers le Paris artistique de l’après-guerre, pour retrouver celui qui était alors le jeune premier de Jean Vilar à l’heure du Théâtre national populaire, jusqu’au 18 juillet 1951, soir de la première du « Cid en Avignon », soir de Gérard Philipe incarnant Rodrigue dans la cour du Palais des Papes.

La madeleine qui permet de faire retentir les trompettes de Maurice Jarre annonçant chaque début de pièces à Avignon, et le tragique poème du passé, est ici un simple brin de jasmin. L’élève la cueille, ne sachant pas encore que ce geste allait réveiller la nostalgie de l’aîné, redevenant le temps d’une pièce, d’une promenade, à la fois Rodrigue et répétiteur, illustre passeur de mémoire.

« Jamais nous n’arriverons au bout de se confier »

Max, à plus d’un demi-siècle d’écart, se prête à nouveau au jeu des répliques. Lorsqu’il fait renaître Luz en Chimène, ou Chimène en Luz, il ranime tant l’insouciance de premières et éternelles amours que les affres de la guerre d’Espagne qu’elle avait fuie avec sa famille, trouvant refuge près d’Avignon, et l’accablante maladie qui l’assaillit bientôt. Lorsqu’il rappelle Gérard à son souvenir, c’est alors ce « Rodrigue de carton-pâte » qui reprend forme, une jalousie désormais apaisée à l’encontre de ce rival, et une mémoire collective qui se soulève : depuis la mobilisation en 1939 à la Libération – qui verra Gérard briller dans tous les théâtres parisiens – jusqu’à 1951 et les « retrouvailles » bouleversantes de Luz et de Gérard. Et lorsque Max parle de lui seul, reviennent alors la mémoire des camps de concentration qui ont condamné ses parents et l’empreinte réelle d’une vie consacrée à l’écriture d’une pièce unique pour un rôle unique : bâtir un théâtre pour Luz, figure de muse et de bien-aimée réunie.

L’adaptation sur une scène avignonnaise du roman de Michel Quint par Laurence Werlé apporte une autre imbrication, nouvel écho sans commune mesure, à un texte déjà palimpseste. Par résurgence de sons et d’images d’archives – dont de nombreuses appartiennent aux collections d’Agnès Varda –, la mise en scène de Gérard Vantaggioli rhabille Michel Le Royer du costume rouge de Rodrigue, rouvre les rideaux d’un théâtre invisible mais intemporel, et fait entendre les voix des êtres et des personnages dans des lieux de légende. Le dernier écho, poignant, est un acte qui se déroule en dehors de toute scène pour Michel Le Royer. Il retrouve à son tour, à travers ce récit transposé, les noms de quelques immortels dont il a partagé souffle et énergie, Jeanne Moreau, Daniel Sorano, Jean-Pierre Darras, Gérard Philipe en tête, eux qui « le bouleversent encore », portraits d’une génération au firmament.

Et mon mal est délicieux
Texte de Michel Quint (éd. Gallimard), adapté par Laurence Werlé
Avec Michel Le Royer et Adrien James
Mise en scène de Gérard Vantagglioli
Musique originale : Eric Breton
Lumière : Franck Michallet
Vidéo : Jérémy Meysen
Crédit Photo ArtcomArt
Présenté au théâtre du Chien qui fume dans le cadre du Festival Off d’Avignon, du 3 au 26 juillet, à 17h40

 

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