Théâtrorama

Dans les labyrinthes clos et bariolés qui servent de décors successifs à Amédée, il y a une mère à un bord puis l’autre de la crise de nerfs, une ado à un bord puis l’autre d’une crise identitaire, une journaliste au scoop sauce hémoglobine, un administrateur d’hôpital sans scoop mais au scalpel acéré, un docteur au serment contrarié et un pompier à l’exercice éprouvé. Tout ce beau monde s’use et s’agite autour d’Amédée, jeune homme ordinaire qu’un banal accident de la route a rendu tétraplégique.

Le prétexte, au moment du drame, est aussi fragile que le sujet qui en découle sera polémique : une nuit, sur le rebord d’une route de campagne, des pompiers tentent de déloger un cadavre calciné de la tôle d’un camion encore en feu. Émergeant de cette scène d’apocalypse, un détail, comme un accroc irréel, dans l’image : l’un des pompiers s’arrête sur « la bouche qui fait des bulles » d’une deuxième victime, toujours vivante. C’est Amédée, 19 ans, qui trompait il y a quelques heures encore son ennui devant sa console de jeux vidéo, dont la bouche ne pourra désormais plus parler. Sa folle embardée virtuelle a été rattrapée par une autre réalité, un second enfermement, dans son propre corps cette fois.

Inspirée de l’histoire de Vincent Humbert, jeune tétraplégique euthanasié par sa mère en 2003, « Amédée » replonge dans la plaie d’une question plus que jamais ouverte. Si « le débat législatif a vu s’affronter deux positions, l’une soutenant qu’il y a pour l’individu gain d’autonomie et de liberté, de responsabilité, l’autre que l’euthanasie porte atteinte au principe d’universalité de la dignité humaine », Côme de Bellescize prend le parti de ne pas trancher. Le chœur qu’il donne à sa pièce est suffisamment nombreux pour incarner toutes les voix, privilégiant la puissance de la représentation théâtrale à tout manichéisme ou toute prise de position. La lutte qu’il met en scène est de fait intériorisée, explosant par sensations franches, pétaradant à un rythme haletant et angoissé.

Fin de partie
Dans son propre espace intérieur, Amédée n’est pas seul : Côme de Bellescize l’accompagne d’un autre personnage de conscience, Clov, au miroir diffracté. Dans sa bulle, dans une boîte profonde qui sert de seconde scène, Clov gesticule autant qu’Amédée est immobilisé, Clov vocifère autant qu’Amédée est contraint au silence. Duo absurde cloisonné dans une situation – un état – insoutenable, Amédée (souvent contracté en « Am’ ») et Clov, le premier estropié, le deuxième hypertrophié, pourraient être deux profils complétant un unique personnage beckettien contemporain : Am’ (tétraplégique chez de Bellescize)/Hamm (aveugle et paraplégique chez Beckett) au centre des interrogations comme de l’espace est ici aux ordres de Clov, et tous deux sont figurés, comme dans « Fin de partie », dans une corrélation tragique.

Atteint du syndrome d’enfermement, Amédée est relié au monde extérieur par ses clignements d’yeux et la possibilité d’utiliser un « clavier virtuel » pour recomposer les caractères de l’alphabet. Autour de lui, il peut également entendre les différentes voies qui se dessinent peu à peu, certaines fluctuantes, quant à son devenir. Le travail de rééducation ne donne aucune amélioration concrète de son état, Amédée devient un chiffre – ce qu’il coûte à l’hôpital, à la société – se sent lui-même « parasite », sujet et objet de sentences graves ou légères gravitant sans cesse autour de lui et envisageant toutes les possibilités.

Complexe, la pièce se développe selon un réseau d’équilibres permanent entre enfermement de l’esprit et enfermement du corps qui touchent Amédée mais également tous les autres personnages. Elle emprunte par touches appuyées à la fois au poème tragique et à la démonstration burlesque et peut finalement tout dire, de l’innommable à l’extraordinaire (la beauté découlant d’une simple bulle de vie) tant qu’est conservée la distance dévolue à la fiction théâtrale. Elle restera l’expression d’un cri terrible et pénétrant, porté par le dynamisme embrasé de ses comédiens, et la ligne soutenue de Côme de Bellescize.

Amédée
Texte et mise en scène de Côme de Bellescize
Scénographie de Sigolène de Chassy
Avec Eric Challier, Eléonore Joncquez, Vincent Joncquez, Teddy Melis, Chantal Trichet, Benjamin Wangermée
Lumière : Thomas Costerg
Son : Lucas Lelièvre
Musique originale : Yannick Paget
Crédit Photo Antonia Bozzi
Vu à l’Entrepôt dans le cadre du Festival Off d’Avignon

 

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