Théâtrorama

Jean-Yves, Patrick et Corinne est un trio pour cinq danseurs. Figure plus rare que le pas de deux ou la danse de groupe, celui ci permet, traditionnellement, toute sorte d’interprétation. Est-ce un couple qui se déchire par la présence d’un tiers ? Est-ce, au contraire, un trio amoureux ? Un dernier fragment d’humanité devant cohabiter ? Ici, pas d’interprétation philosophique possible, ni même fictionnelle, c’est de la danse pure, brute, dénuée d’artifices que propose le collectif ÈS.

L’aérobic comme un des Beaux-Arts

Exprimée par deux fois, l’injonction du « milieu de la danse » à faire « nouveau, original et authentique » est la clé de voute du spectacle. Comment (se) renouveler ? Comment donner à voir, et surtout à un public d’habitués, ce qu’il n’a jamais vu ? Le collectif ÈS se joue de nous en faisant mine de donner une réponse avec des pratiques chorégraphiques qui n’ont pas le droit de cité sur les scènes dédiées à la danse. Si les danses urbaines sont ici convoquées ce ne sont celles que l’on attend, et que l’on voit, habituellement sur les plateaux de danse. Pas question ici de hip-hop, de break dance ou de battle. Le collectif ÈS (s’)investit  plutôt dans la danse contact, l’aérobic ou encore les chorégraphies exécutées par les troupes qui accompagnent les chanteuses pop. Les séries d’abdominaux, les claquements de mains pour donner le rythme, les courses sur place bras en l’air en V, tout le vocabulaire du cours de danse dans un club de fitness est ici décliné. Mais avec une drôlerie et une distance qui affleurent à la joyeuse insolence tant il est exécuté avec précision, énergie et sérieux.  On se surprend alors à penser que l’on oublie de regarder ces pratiques dansées comme, justement de la danse, et qu’on les a réduites à une pratique sportive. Sourire vissé aux lèvres, autre injonction de notre temps, les cinq danseurs de la troupe se lancent, à corps perdu, dans une course folle nourrie de diktats emmêlés : la performance physique, l’apparente légèreté, la soumission au groupe à son rythme et ses codes. Les trios s’enchaînent et sont toujours sous surveillance, un des autres danseurs, hors plateau les regarde comme une vigie veillant à la parfaite exécution des gestes. 

Sous le sourire, la performance

La force principale de la chorégraphie tient dans sa tenue, son allongement, dans une volonté d’aller au bout d’un code que s’impose le groupe. La danse contact est l’une des références choisies par le collectif pour interroger ce qu’est la danse, Elle est détournée voire moquée. Dans les premières variations les pieds, les bras et les mains sont sollicités chez les danseurs, par une tape, qui enjoint l’autre à mettre en mouvement ce membre. Les codes, les enjeux de cette pratique corporelle qui a longtemps habité cours de danse et plateaux de théâtre sont donc respectés. Mais ici, les tapes deviennent fessées. Ce sont les nez, les joues, les dents, les seins qui sont sollicités.  Ce sont les vêtements qui sont tirés,  prêts à se déchirer. Les portés deviennent volontairement maladroits tenant plus du jeu d’enfants que de la danse. A quatre pattes, devant courir de biais, un interprète sur le dos, les danseurs se muent en drôle de bêtes à danser. 

Evidemment, les références de cette belle et jeune troupe sont nombreuses.  Mais les interprètes se les sont appropriées afin de mieux les détourner. Ils écornent quelque peu les idoles comme Jérôme Bel, par exemple. La preuve en est avec cette scène hilarante où, trois danseurs au plateau, nous regardent, fixement, dans des positions qui donnent à penser qu’ils vont danser. La chanson phare du film Titanic, interprétée par Céline Dion, retentit. Et c’est les spectateurs, bien malgré eux, qui commencent à se mouvoir sur leur fauteuil. Qui se dandinant, qui tapant la mesure, qui chantant en playback ou fredonnant. A notre tour d’être regardé, épié, surveillé. Plus de sourires ici, mais un regard distancié des interprètes. 

La danse est énergique, investie, précise. Elle est aussi drôle. Faire rire en dansant est certainement un des arts les plus délicats.  Jean-Yves, Patrick et Corinne une prouesse irrévérencieuse qui fait souffler un vent vivifiant sur nos habitudes de spectateurs. 

  • Jean-Yves, Patrick et Corinne
  • Chorégraphie collectif ÈS
  • Interprètes : Adriano Coletta, Sidonie Duret, Jeremy Martinez, Alexander Standard, Emilie Szikora
  • Durée: 1h
  • Vu aux Hivernales 
  • Tournée saison 2019-2020 : Saint-Brieuc, Aubusson, Illzach, Sète, Reims…
  • Jean-Yves, Patrick et Corinne

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