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Mon amour fou de Roxane Kasperski

Festival d’Avignon - Mon amour fou de Roxane KasperskiMon amour fou – Elle est au monde. Dans cette pièce encombrée dont elle foule les éléments épars, comme en elle-même. Au loin, si près, dans sa tête, des voix, des projections. Sa propre voix crachée au milieu de dizaines d’autres, qu’elle répète et fait répéter inlassablement. Son discours bafouille, ânonne et revient sur lui-même. Il est un coup franc qui se reporte par ricochets. Il est une image brouillée, un emprunt à des fictions, un amalgame de morceaux non choisis de vie. La sienne, celle d’une épouse de bipolaire.

Dans Mon amour fou, elle parle mais ne pourra rien raconter sauf les détails déliés de vies démultipliées. Quand elle parle, elle dit « elle », puis « moi », puis pose la main sur son cœur pour être sûre de ne pas se tromper de personne. Elle à la première personne : elle singulière ; elle à la troisième personne : elle impersonnelle, elle finalement passée sous silence. C’est qu’elle traverse comme elle est traversée par la voix des autres, celle oscillatoire de son mari et celles incantatoires de ses médecins. Les mots ne sont pas seuls à rejouer les scènes sans les démêler : il y a aussi les gestes, un grand nombre de tics de répétition. Quand elle parle, elle gratte, fume, boit, s’allonge et se relève, traverse le capharnaüm qui lui sert d’espace de vie et d’esprit, puis danse, sans prendre le temps de finir le moindre mouvement, la moindre phrase.

Elle se rêve et se cauchemarde en « someone else ». Elle pourrait ainsi être une artiste, de ceux qui délirent et qui écrivent toujours les plus sombres histoires, car l’on dit que ce sont aussi les plus belles. Elle pourrait être une héroïne, ou plutôt la femme d’un héros, celle qui se cache derrière plus imposant mais que l’histoire finit toujours par retenir. Elle pourrait aussi être une cantatrice, mais sa robe de l’opéra du soir est d’une matière spongieuse et son tissu est bien trop lourd. Sa voix, dès les premiers mots qui hésitent et jaillissent, est déjà dramatique. Elle est quelque part entre tous ces personnages, quelque part en elle seule.

Mon amour fou : Déconstruction et reconnaissance

Elle pourra toujours chercher à accumuler les instants parfaits et les énoncés performatifs – « glisser », « se lever », « sentir », « ressentir », ne plus seulement dire l’action mais être cette action. Elle pourra toujours amonceler ce genre de sentences de l’ici et maintenant comme on entasse des débris de conscience ou des miettes de repas qui ne se partagent plus. Mais son temps à elle est d’emblée comblé par un amas démantelés de lieux et de moments. Que son mari se tienne sur le haut d’une colline ou dans un fossé, enfermé ou devant une fenêtre grande ouverte, qu’il l’appelle son « ange » les bons jours ou la traite de « sale pute », puis de « sorcière », les mauvaises heures, elle connaîtra l’extase et la chute comme lui, sans retenue, et ne sortira pas de ce va-et-vient simultané.

Elle vit donc de rêves modestes et de réalités sous médicaments. D’accalmies par prises de lithium qui remplacent les crises maniaques. Durant trois ans, entre-deux, entre parenthèses, la logorrhée s’épuise soudain toute seule. Elle et lui s’amusent à former un « couple-Ikea », un « couple-napperon-près-de-la-télévision », un « couple-liste-de-voyage » puis « liste-de-prénoms », un « couple-chabadabada » à courir et faire l’amour sur la plage, un couple qui passe pour, qui a l’air de, un vrai couple heureux aux yeux des autres mais sans aucun miroir pour lui-même. Car le bipolaire « a une vision vidée : plus rien dans le corps, dans le cœur, dans les yeux ».

Incarnation de flots et de flux de conscience effondrée, une voix et un être se dédoublent alors. Sans aucune scansion et souvent en un seul souffle, les inflexions deviennent des jeux d’échos – doublure de soaps qu’elle se passe en boucle ou en fantasme, scènes fictives ou réelles, phrases en français ou en anglais, portions de discours non suivi – comme autant de tentatives de résistance. La parole de Roxane Kasperski, si juste, se scinde de la même façon, fait frémir un pôle et l’autre, éclater un chemin de traverse entre deux « extrémités ». Elle appuie comme elle soutient – trace un sillon de survivance.

Mon amour fou
Mise en scène d’Esla Granat
Texte et jeu de Roxane Kasperski
Lumières de Jérémie Papin
Régie : Moreau
Assistantes : Hélène Rencurel et Rébecca Bonnet
Crédit photo: Sébastien Geoffroy
Du 7 au 30 juillet,  relâche les 18 & 25 juillet, À l’Artéphile à 12h35



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