Théâtrorama

Kindertotenlieder au Centre Pompidou

Kindertotenlieder, chant d’effroi de Gisèle VienneKindertotenlieder – La scène de la chorégraphe Gisèle Vienne, qui accueille formes et semblants de formes (matière sonore explosive, sol-poudreuse, décor-poudrière), est une terre indéfinie, le négatif d’une pellicule, un écho sourd et intérieur. Kindertotenlieder, créée en 2007 et récemment reprise au Centre Pompidou, porte la trace implacable d’un revers de soi et d’un repli sur soi, qu’il soit adolescent ou généralisé. Et c’est dans la chute, brève, violente, que les différences entre l’animé et l’inanimé, entre l’être réel et le démon imaginaire, se déclenchent.

Du titre emprunté aux cinq chants de Mahler, Gisèle Vienne a occulté tout astre et tout glissement du jour dans la nuit. Il ne reste, dans son espace qu’elle a souhaité « effroyable », qu’un chemin irréalisable, car immobile et gelé, car tracé par des pieds traînant dans une neige étouffante et qui ne retient rien de leur passage. Il ne reste de même aucune mémoire, sauf celle d’un « temps d’horreur » éternel qui « a tout emporté ». À ce « sommet » glacial au centre de nulle part, la chorégraphe a bâti un lieu de chute (gouffre et retournement) reposant sur un sentiment de perte. C’est une terre conditionnelle, où rien ne respire mais où tout déchire et se déchire, sans doute celle d’un cauchemar ou celle d’une réalité trop brutale pour qu’on lui prête un nom.

Kindertotenlieder, chant d’effroi de Gisèle VienneDans un mensonge accablant, une illusion de théâtre, qui plie les nuques, renverse les gestes et les attitudes, déshabille ou réifie les êtres de chair ou de rêverie féroce en présence, tout futur envisageable renvoie à des souvenirs que l’on s’approprie, images d’ancêtres ou calques de jeux malsains et dangereux. Les divagations brouillent les pistes, vont de « la famille Pierre-à-Feu » à « la Pologne des années 1940 », sans transition ni lien cohérent. Ce n’est pas un domaine de possibles qui est exploité par Gisèle Vienne, mais celui de projections soutenues par l’aigu de notes rock et psychédéliques. Et, si l’« inquiétante étrangeté » dont la chorégraphe se réclame n’éclate que peu à travers les expressions figées qui se confrontent sur sa scène, c’est parce qu’elle perce dans le discours hagard porté par des voix jeunes et déjà mortes.

Kindertotenlieder – Cérémonial pour fantômes

Il y a bien des personnages, il y a bien une évolution d’un concert à une mise en cercueil, il y a bien des passages supposés de la vie à la mort, des retours de gestes, des répercussions de notes, mais les cloisons apparentes et creuses bloquent toute perspective et toute narration. Les cris appellent ainsi des étranglements ; des dépassements signent de nouvelles frontières ; les transes se font sans aucune transcendance. Pièce pour corps et choses sombres qui sombrent, Kindertotenlieder marque le point d’arrêt d’un cercle vicieux, le moment précis et répercuté d’un crime, le point limite d’une automutilation, l’expression cruelle d’une impasse.

L’espace a donc d’emblée aboli toute croyance et toute espérance. Que ce décor soit celui d’un rêve bien trop inconfortable ou d’une action déjà passée qui revient en miroir monstrueux – le souvenir d’un assassinat –, il ne peut que se pétrifier lui-même. Car il est l’enfant d’une nuit ayant en amont tout paralysé, une nuit gothique, de romantisme noir, peuplée de croyances et de créatures épouvantables. Aux poupées et aux Perchten – figures positives appartenant au folklore autrichien, qui viennent, dans l’hiver, lutter contre les démons – répondent des êtres extatiques et éteints, qui « ne se souviennent de rien » et qui « se foutent de tout ».

Le lieu de Gisèle Vienne est tout entier condamné par son propre effacement, avalé par son sol et ses visages blafards, ses voix tonitruantes et ses sons béants, ses fantômes et ses suicidés, ses tombeaux ouverts sur hier comme sur l’avenir. Tous jouent ou rejouent l’envers d’une partition hallucinée, suivant le texte elliptique de Dennis Cooper, le regard rentré vers leurs propres spectres et sur des blessures qui, trop profondes, se sont lassées de crier leur douleur.

Kindertotenlieder
Conception : Gisèle Vienne
Textes et dramaturgie : Dennis Cooper
Musique originale live : KTL (Stephen O’Malley & Peter Rehberg) et « The Sinking Belle (Dead Sheep) » par Sunn 0))) & Boris (monté par KTL)
Lumière : Patrick Riou
Conception robots : Alexandre Vienne
Création poupées : Raphaël Rubbens, Dorothéa Vienne-Pollack, Gisèle Vienne, ass. de Manuel Majastre
Interprété et créé en collaboration avec Jonathan Capdevielle, Sylvain Decloitre, Guillaume Marie, Anja Röttgerkamp et Jonathan Schatz
Crédit Photo : Mathilde Darel
Durée : 55 minutes

Au Centre Pompidou les 27 et 28 octobre 2016

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