Théâtrorama

« White Spirit » est un partage aussi immense que rare, entre communion et recueillement. Il fait entendre un dialogue recouvrant des racines spirituelles et élevant les âmes, pour les éveiller à l’état originel de la pensée divine. Proposée au musée du quai Branly jusqu’au 15 novembre, cette reconnaissance prend pour symbole la figure parfaite du cercle – elle est aussi un trait d’union entre des chanteurs, musiciens et danseurs soufis, et un artiste de rue, entre la Syrie et la Tunisie, entre le ciel et la terre.

Disposés en arc de lumière, six musiciens et chanteurs religieux – appelés « munshid » – de l’ensemble syrien Al Nabolsy sont rassemblés autour de Noureddine Kourchid. Ils appartiennent à la confrérie Shâdhiliyya et s’apprêtent à accueillir trois derviches tourneurs de Damas. Le mouvement des danseurs naîtra de leurs chant et musique. L’espace qui les unit, un amphithéâtre uniquement, et essentiellement, peuplé de leurs voix et de leurs gestes, est une nuit profonde et insondable, puis une page blanche qui n’en finit plus de s’écrire. C’est le lieu d’une écriture spirituelle et d’un dialogue harmonieux, l’endroit exact où l’homme, par sa prière et ses célébrations, entre en contact avec le divin et fait communiquer le ciel et la terre.

Figures d’errants ancestraux, les derviches empruntent le sillon d’une voie ésotérique, annoncée dès lors qu’ils saluent, semblent s’oublier et entament leur danse dans un état extatique. Des tours lents effectués sur eux-mêmes, tout d’abord, au rythme des syllabes coulantes et limpides reprises par le chœur derrière eux. Puis le délié d’un transport giratoire de plus en plus prononcé tandis que le chant va crescendo. Ils paraissent source et air à la fois, le maintien ferme au sol et le buste aussi solide que le tronc d’un arbre vertical, mais la robe volant à l’horizontale et dont l’ombre s’étend à l’infini sur les parois recréées.

Ils passent ainsi, selon le rituel propre à cet art soufi, de la « contraction » à l’« expansion », pliant leurs bras sur les cols, puis les croisant et posant les mains sur leurs épaules, et enfin étendant leurs bras et ouvrant les paumes de leurs mains – la droite dirigée vers le ciel et la gauche ouverte sur la terre. Accordés à l’axe même de l’univers, les danseurs reproduisent un éveil qui est un chemin vers la lumière et qui se lit dès leur tenue, du manteau noir qui les recouvrait initialement, surligné par une toque de feutre noire elle aussi (les deux symbolisant la mort), jusqu’à l’habit blanc qui dévoilera finalement leur danse, et leur transe, vers la vie.

« Write » spirit : l’encre et la danse
Du chant à la danse, l’union du céleste et du terrestre se réalise suivant une même et unique ligne : celle de l’univers. Et cet accomplissement, en pleine lumière, trouve une ultime forme, intimée par l’expression surgissant d’une autre beauté : celle de l’écriture. Convoquant sur la scène auprès de l’ensemble Al Nabolsy et des derviches tourneurs l’artiste de rue tunisien Shoof, « White Spirit » étend ses réalisations depuis l’unicité d’un cœur vers une multiplicité qui se déploie par réseaux concentriques. Reflétées sur la robe du dernier derviche, dont les motifs se répètent au ciel comme au sol, les écritures, très denses, de Shoof, sont amenées à s’épanouir comme des astres.

L’élan de l’artiste plasticien en plein travail, se balançant sur les chants et la musique en même temps qu’il crée, dans un état qu’il définit lui-même de « semi-conscient », donne à sa lettre arabe des traits également incurvés et libres, aussi éthérés qu’une danse de derviche et l’éloignant de l’idée d’une calligraphie contrainte. « La musique, c’est mon métronome, explique-t-il. C’est un métronome qui me permet de garder mon rythme. Ça me met dans un état où je suis plus inconscient que conscient. Et surtout, j’adore le groove et le funk (…). C’est aussi la raison pour laquelle je dis que ce n’est pas vraiment de la calligraphie. Les calligraphes, en général, sont dans la recherche du silence. » Les lignes ainsi peintes, chantées et dansées, sont le signe d’une volonté de laisser une œuvre pleine et illimitée s’ébaucher et s’ancrer. Cette œuvre commune et éminemment spirituelle est une ouverture sur soi et sur l’espace extérieur qui se trouve ainsi répété à l’infini, touchant et surpassant toute frontière, qu’elle soit terrestre ou artistique.

White Spirit, transe soufie et street art
Création du décor et graffs : Hosni Hertelli dit Shoof
Ensemble Al Nabolsy : Noureddine Kourchid (chant, soliste) / Mahamad Kahil, Abel Halima, Hassan Arbach et Abdulrahman Modawar (choristes de la confrérie Shâdhiliyya) / Basem Kadmani (oud) et Mohamed Hamdi Malas (percussions)
Derviches tourneurs de la confrérie Mawlawiyya : Mahmoud Altaier, Hatem Aljamal, Yazan Aljamal
Création lumière : Christophe Olivier
Création vidéo : Zaki Jawhari
Direction artistique : Jean-Hervé Vidal et Madhi Ben Cheikh
Crédit Photo : musée du quai Branly / photo Cyril Zannettacci
Au théâtre Claude Lévi-Strauss du musée du quai Branly du 6 au 15 novembre 2015

Spectacle disponible sur ARTE Concert

À propos des derviches tourneurs

 

 

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