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Work/Travail/Arbeid : le pas de plus d’ATDK

Du WIELS de Bruxelles au Centre Pompidou de Paris, avant de rejoindre la Tate Modern de Londres et le MoMA de New York, Anne Teresa De Keersmaeker offre à ses danseurs et aux musiciens de l’ensemble Ictus la surface de temples ordinairement dédiés aux seules muses. Contrecoup de sa pièce polyphonique Vortex Temporum, Work/Travail/Arbeid  épure gestes et sons et démantèle l’espace scénique. L’occasion de creuser un peu plus dans les strates d’une œuvre essentielle.

Un pas de danse, comme la naissance d’une danse par un simple pas. Mais ce pas n’appartient ici pas seulement à l’artiste : ce qui se déroule depuis le corps du danseur et depuis l’instrument du musicien, jusqu’à atteindre les yeux de tous les spectateurs, est un geste à la fois intime et partagé. À même hauteur, se jouant de toute distance, passants et danseurs se frôlent et s’emmêlent, se rejoignent peut-être de force ou par hasard. Ils échangent leur position d’acteurs et de spectateurs, suspendent leur marche, surprennent leur danse.

Totalement extraits de la pénombre d’une scène, les danseurs d’Anne Teresa De Keersmaeker évoluent avec une immensité blanche autour d’eux, dans des costumes laiteux qui poussent à la transparence, ou bien à la plus éloquente des singularités. Ils déambulent ainsi selon leur liberté propre mais soumise aux seules contraintes horaires des musées qui les accueillent.

Au Centre Pompidou, l’exposition chorégraphique durera neuf jours par portions de neuf heures, chaque heure dévoilant de nouvelles symbioses et propositions entre les danseurs et les musiciens et entre les artistes et le public. Les danseurs ne se confrontent à aucune œuvre exposée, ne dialoguent avec rien d’autre que l’étendue face à eux, et en eux. C’est une façon, explique la chorégraphe, d’atteindre « l’intensité sans le spectaculaire ». Ils investissent la Galerie sud à chacun de ses angles et en son centre, revenant ainsi à la nécessité d’un espace vide et vierge envisagé comme la parcelle fertile d’une expérience inédite, ainsi dépouillé de ses objets et de tout code, de toute monumentalité.

Tableaux vivants

Sur une scène – blanc sur noir – rien ne pourrait faire vaciller ni remettre en question l’évidence de la présence des danseurs, artistes ou interprètes. Dans cet espace nouveau – blanc sur blanc – ils deviennent des hasards, des surgissements, des occasions. Avec eux et à travers eux, quelque chose se passe : ils adviennent et surviennent à la fois de toute part, suivant des arcs ou pris dans des manèges, tournoyant, sautillant ou chutant. Éléments de terre ou d’air, cailloux clairs ou purs nuages, ils entrent dans une spirale uniquement soulignée par des lignes courbes tracées au sol à la craie. On les croirait aiguilles d’une horloge au système complexe, dessinant des ondes concentriques avant d’être à nouveau aspirés par le centre ou par les bords, guides ou guidés, moteurs ou libres particules de constellation.

Nul sentiment de frontières, mais une incursion en plusieurs temps – comme un tempo sonore ou gestuel – dans la matrice d’une œuvre à parts entière et originale. Lentement, patiemment superposés les uns aux autres, les tableaux mobiles d’Anne Teresa de Keersmaeker, qui sont des corps en danse ou en musique, rompent tout pacte conventionnellement établi entre le public et les artistes, ici hors-scène, et bouleversent alors la réception. Les visiteurs, pris dans la lancinance et dans la répétition d’une boucle illimitée, se trouvent dans un même état d’alerte, parfois heurtés, parfois complices.

Car le renversement des cadres, qu’ils soient spatiaux ou temporels, exige bien cette forme de nouvelle connivence. Work/Travail/Arbeid propose d’envisager différemment la relation entre le faire et le voir, ne serait-ce dans le décalage que la pièce propose quant à la représentation. L’œil réduisant le recul qu’il a généralement entre lui et l’œuvre, il ne fait donc plus seulement que « se poser », mais peut « se projeter » sur elle, évaluer les secrets d’un face-à-face qu’il scrute désormais dans des intervalles réduits a minima. L’œil se déplaçant ne verra ainsi, ni ne ressentira, jamais la même chorégraphie et la corde grincera de même autrement, appuyant de nouveaux accords.

Work/Travail/Arbeid
Concept et chorégraphie : Anne Teresa de Keersmaeker
Commissaire : Elena Filipovic
Dramaturge : Bojana Cvejič
Avec les interprètes de la troupe Rosas (14 danseurs en alternance) et les musiciens de l’ensemble Ictus
Musique : « Vortex Temporum » de Gérard Grisey
Direction musicale : Georges-Elie Octors
Direction technique : Joris Erven
Crédit Photo : Anne Van Aerschot
Exposition chorégraphique réalisée avec l’Opéra national de Paris
Au Centre Pompidou du 26 février au 6 mars 2016 (Galerie sud, niveau 1) puis en tournée 

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