Théâtrorama

Ils sont arrivés à un âge que l’on n’ose plus demander, bientôt réduit au silence. Tu par les uns, par les autres, gardé pour soi. Ils sont parvenus à ce point invisible où le cercle se referme. Marguerite, Pierre et Gary sont « trois voix qui se croisent ». Les deux premières s’apprêtent à fêter leurs cinquante-et-un ans de mariage ; la troisième a un « accent américain allégé ». La première et la dernière s’accordent au présent ; entre elles, l’univers de la deuxième se rétrécit peu à peu et s’envole par fragments.

Le texte de Lucie Depauw est une écriture du mouvement, une chorégraphie qui se tisse en cinq temps, un pas-de-trois coulé sur une page-de-trois. « Dancefloor Memories » est une phrase unique à trois sujets pour un seul verbe – « vous dansez ? » –, qui tente de se graver autrement que par les mots qui la nourrissaient autrefois et qui la quittent aujourd’hui. Il témoigne de ce qui reste d’échanges : quelques lettres entre un mari et sa femme, les prénoms de leurs enfants, celui omniprésent de Léonie, aide à domicile, le détail des listes de courses et des habitudes, puis un dialogue qui s’épuise, remplacé par des post-it placardés ici et là, sur des coins de mur et dans des recoins d’inconscience. Pierre et son monde déserté, ses « neurones comme des trous noirs » et ses « étoiles qui s’effondrent sur elles-mêmes » depuis le diagnostic de la maladie dix ans plus tôt ; Marguerite et ses pétales fidèles, sans âge lorsqu’elle danse ; Gary qui l’invite sur la piste, lui susurrant « I love you », repoussant les dernières heures.

Leurs amours s’inscrivent, proches et lointaines, sur trois miroirs imaginés par Hervé Van der Meulen et Claire Belloc, reflétant les jeux d’alliances et de brisures personnelles et partagées. Quand ils dansent, c’est sur un parterre de ciel immense, une galerie de glaces pour tout espace de mémoire, terre onirique ou nuages intérieurs. Quand ils sortent de la piste, ils repartent pour « un autre tour ». Pierre se perd entre une porte de labyrinthe et une autre ; Marguerite et Gary se trouvent « encore un peu de temps », une ellipse fantasmée avant le dernier seuil.

Le tempo retrouvé
La danse de Pierre est tout entière souvenir et son dernier chant un adieu fait à ce souvenir. Sur la scène, il tient désormais pour partenaire une chaise vide, qu’il trimballe peut-être par espoir d’ancrage. Sur le papier, sa voix radote en italique, immatérielle et presque absente. De part et d’autre, celles de Gary et de Marguerite l’encerclent, comme deux parenthèses renfermeraient une proposition de vie essentielle, ou comme deux parents couveraient un enfant.

Pour Gary le privilège d’un élan neuf, souffle sensuel, qui passe par l’interrogation incessante – « Vous dansez ? » reviendrait à demander « Vous vivez ? » – et les références concrètes et sensibles. Pour Marguerite la robe rouge éternelle, la couleur de noces de camélia et la promesse d’un « temps qui n’existe plus pour personne ». Elle se souvenait par la danse, il ne lui reste alors plus qu’à oublier de la même façon.

Leurs voix entremêlées, qui se sondent sans cesse mais évitent parfois de se répondre, prolongent tout ce que peuvent à présent leurs corps qui se frôlent, se touchent, s’envisagent. Elles agissent comme un geste dansé à deux, qui se raidit et retourne aux origines – dans le miroir, Pierre et Marguerite ne font qu’un à faire vingt ans ; sur la piste, Gary et Marguerite deviennent un à paraître vingt ans. Par écho, leur dernière danse est une balance, un équilibre ressenti par le ventre, qui revient à cet endroit et à cet instant précis où le souvenir n’existait pas encore. Le dessin ovale d’une piste de danse : le lieu d’une naissance, où ils disparaissent.

Dancefloor Memories
De Lucie Depauw
Mise en scène d’Hervé Van der Meulen
Avec Elsa Lepoivre, Christian Gonon et Hervé Pierre
Travail chorégraphique : Jean-Marc Hoolbecq
Scénographie : Claire Belloc
Crédit photo © Cosimo Mirco Magliocca / coll. Comédie-Française
Au Studio-Théâtre de la Comédie-Française du 26 mars au 10 mai 2015

 

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