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Voronia au théâtre national de Chaillot

Voronia au théâtre national de Chaillot
© Vitali Wagner

Voronia, puits du monde. Point noir situé à l’Ouest du Caucase qui pénètre la terre sur plus de deux kilomètres. C’est la scène choisie par Marcos Morau, qui y installe sa compagnie La Veronal pour sa nouvelle création, présentée au Théâtre national de Chaillot. Elle possède quelque chose d’une limbe, reliée à la surface par un monte-charge en guise de bouche béante qui dévore, ou qui recrache, les rejetons enfermés dans le ventre d’une immense machinerie, référentielle ou théorique.

Au-dessus s’étalent des palindromes latins, puis des versets bibliques empruntés à la Genèse et à l’Apocalypse. Dans un noir complet, toute lumière, même le filet le plus infime, est déjà source d’aveuglement. Ceux qui marchent dans cette gorge sourde, hommes, femmes, enfant et religieux, ont des gestes qui reviennent sans cesse sur eux-mêmes. Ils paradent, se tiennent immobiles, détachent et relient leurs corps, et « tournent en rond, dévorés par le feu ». Ils appartiennent à un livre qui a été « roulé », faisant se retirer le ciel, et mourir toute forme d’espérance. Autour d’eux, des chuchotements décousus suivent des stridences métalliques, puis des airs classiques. Avant cela, un homme, Sisyphe atemporel suivi par d’autres, a essayé de laver les parois de l’abîme d’un geste mécanique et continu. Après cela, un défilé d’êtres aliénés s’étalait en mouvements impossibles et en contorsions insondables.

La grammaire de corps si particulière de Marcos Morau, qui se structure à travers une série d’élans contraints et spasmodiques, de membres qui paraissent se détacher de leur souche même, se heurte ici à un décor dépouillé, qui pourrait faire penser à une toile de Zurbarán, mais qui aurait la violence d’une autre toile de Goya. Dans ce domaine inexplorable, le chorégraphe s’attache à décrire l’inexorable. Il y parvient par emprunts passagers au cinéma contemplatif et à la fulgurance des gestes d’un Wayne McGregor. Ses corps blancs et noirs – matières textuelles – sont réduits à des hiatus, d’infinies saccades qui miment ceux d’insectes encagés, ou d’êtres asphyxiés.

Voronia: théâtre souterrain

Lorsque cela danse, cela piétine, bat des mains comme d’ailes ou de pattes coupées, se tire et s’étire par la force de fils invisibles. Cela donne à toute naissance l’intuition de la mort qu’elle contient. Lorsque cela cesse de se mouvoir, des tableaux apparaissent suite à d’autres tableaux. Par strates, ils prennent le prétexte de la caverne de Voronia pour démultiplier les mises en abymes. Les cages deviennent alors des écrans à reflets opacifiants – les images sont des illustrations d’horreur, de nudité et de bestialité, à observer dans leur ensemble et dans leurs détails. Dans un coin, on rase des crânes et on s’époumone lorsque la conscience du lieu surgit soudain. Dans un autre coin, on scrute les rayons couleur sang, puis les veilleuses les plus froides. Au centre, enfin, on fait tourner la table du dernier des repas, sur et sous laquelle on commet les crimes les plus odieux.

Voronia Au théâtre national de Chaillot
© Josep Aznar

À ce seuil de toute vie et de toute mort, Marcos Morau ne suggère aucune issue salvatrice, si ce n’est à travers sa danse. Il interroge grâce à elle en permanence la chute et le renversement – des esprits comme des corps –, faisant de Voronia, repaire allégorique de la faute, un paysage familier qui renvoie directement à nos propres parois intérieures. Ce gouffre de l’intime, à la fois écorché et aseptisé, est d’une pureté glaçante et porte une grande part de dénonciation. Symbolique, cette brèche manichéenne semble être aspirée depuis son centre, rongée depuis ses propres entrailles, et elle laisse se déployer autour d’elle un réseau infernal. Les consciences s’y affaissent et s’effacent ; les êtres retournent à leur état sauvage, puis à de simples « os », chair vide et charnue à laquelle parle le Seigneur.

Ils semblent nourrir et se nourrir d’une nuit interminable, en éléments d’un nid du pire. Leurs gestes, qu’ils soient de danse ou de théâtre, rejouent à outrance les scènes primitives comme s’ils étaient l’incarnation des souffrances et des dérèglements les plus contemporains. À travers eux, Marcos Morau poursuit son exploration des échos entre géographie du monde et espace personnel. Ici, le puzzle est parfois exagérément sibyllin, et la réponse est un silence volontairement dérangeant, car il a été tissé dans l’abysse même.

Voronia
La Veronal – Première en France
Direction artistique & chorégraphie : Marcos Morau
Avec Lorena Nogal, Manuel Rodríguez, Marina Rodríguez, Giacomo Todeschi, Sau-Ching Wong, Jony López, Shay Partush, Joaquín Collado
Assistant et conseiller artistique : Roberto Fratini
Dramaturgie : Pablo Gisbert (El Conde de Torrefiel)
Scénographie : La Veronal, Enric Planas
Lumières : Albert Faura
Directeur technique : Bernat Jansà
Crédit Photo : Josep Aznar

Au théâtre national de Chaillot du 13 au 15 avril 2016 puis en tournée

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