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Tristan & Isolde, Salue pour moi le monde

Tristan & Isolde, Salue pour moi le monde – Joelle Bouvier  Interrogée par la presse suisse avant la première représentation de sa nouvelle pièce au Grand Théâtre de Genève, Joëlle Bouvier avouait amusée que le défi était de taille. Faire une chorégraphie d’une partition d’opéra. Et pas n’importe lequel : parce que c’était celui qu’elle « connaissait le moins », elle a choisi de se confronter à Tristan und Isolde de Wagner plutôt qu’à Tosca de Puccini ou Norma de Bellini. C’est aujourd’hui au tour du Théâtre national de Chaillot d’être enveloppé de la nuit légendaire des amants de Bretagne.

Ce n’est pas la première fois qu’elle mêle les lignes de la littérature à celles du corps, et sans doute encore plus depuis que le duo qu’elle formait avec Régis Obadia s’est séparé en 1998. Depuis, on découvre les chorégraphies de Joëlle Bouvier, en enfant littéraire qu’elle a été et qu’elle demeure, dévorant la cathédrale de Proust, en suivant les fils divins de Dante, lyriques d’Orphée et, plus proches encore, tragiques de Roméo et Juliette. À chaque fois, son désir se justifie par une unique recherche : rejoindre le geste ardent de l’amour et de la passion, et lui trouver une terre où renaître et s’exprimer.

Cette terre-ci est une peau fragile et rutilante soumise au vent, drapée d’éléments maritimes et nocturnes. Embruns et souffles obscurs, ils charrient sur leurs épaules les voix d’une fable retentissante, et les notes de l’un des drames musicaux les plus grandioses jamais composé. De l’opéra initial ramené à une heure et trente minutes (au lieu des plus de quatre heures originales), Joëlle Bouvier a conservé la trame en trois actes. Elle en a densifié les motifs pour mieux pénétrer dans l’esprit des lieux et des tourments amoureux, usant de cordes, de panneaux de bois et de bâtons pour ici justifier des liens entre les amants et les masquant des yeux du monde, et pour là suggérer les passages de la mer où se noue le drame à la forêt du Morois où il s’épie et se consume, jusqu’au château de Marc où il s’éteint pour croître à nouveau.

Tristan & Isolde : de fragments en mouvements

Tristan & Isolde, Salue pour moi le monde – Joelle Bouvier  S’échappant de la partition et du livret de Wagner, Tristan et Iseut surgissent entre deux silences et entre deux ténèbres, par successions et portions de tableaux romantiques qui demandent à s’ébaucher très lentement. Derrière les amants et autour d’eux, d’autres portraits interviennent, détachés comme le roi Marc engageant soudain des pas de trois, ou rassemblés comme les nuées tantôt protectrices, tantôt menaçantes, que forment les nombreuses Brangien – la suivante d’Iseut – et les nombreux Gorvenal – l’écuyer de Tristan. Tous les espionnent et les pistent dans un jeu de clair-obscur et de cache-cache, depuis un escalier circulaire central symbolisant à la fois l’œil ultime du lecteur, du spectateur, et le retour au roman médiéval, par essence cyclique.

Car les indices de la légende se retrouvent de part en part. Ils interviennent dans une gestuelle très codée qui dessine par endroit la forme du philtre d’amour et le visage des amants après l’avoir bu. Ils se soulignent également dans leur charge symbolique détournée, l’attachement étant suggéré par une corde réunissant Tristan et Iseut, les miroirs se transformant en cloisons impénétrables, et les cheveux d’or de la belle Irlandaise se retrouvant furtivement, en arrière-scène, retournés sur une barre, annonçant sa mort. Enfin, le cœur de la légende est logé dans une figure de passeuse inventée par Joëlle Bouvier. Une danseuse « témoin » vient s’intercaler entre les pages de l’œuvre, glissant sur le sol translucide de la scène. Elle demande, d’un seul geste tracé au seuil et à l’issue de la pièce, de fixer le cadre et d’entrer dans le conte. Entre temps, elle marche, équilibriste sur la corde des amants comme sur le fleuve de l’amour, s’attachant à relier le mythe à la danse qu’elle révèle. Le bâton qu’elle tient entre ses mains et qu’elle pose sur le sol vitré, dans cette mer-miroir réinventée, pourrait être une plume avec laquelle elle caresse l’histoire qui s’engendre à nouveau.

Répondant à la demande d’Iseut de « saluer le monde pour elle » (injonction tirée du livret de Wagner), Joëlle Bouvier préfère l’hommage à l’adieu que le verbe pourrait exiger. Et l’harmonie qu’elle trouve se déploie dans toute son évanescence. Ayant pour « force vive » la seule passion qui les assemble et les enchaîne à la fois, ses amants sont ceux qui cherchent à s’élever, empoignant leur corde ou gravissant les escaliers, privilégiant les portés et les manèges ininterrompus. Ils fuient les regards horizontaux qui préfigurent la mort et se dressent au-dessus des flots, sublimant le texte-source.

Tristan & Isolde (Salue pour moi le monde !)
Chorégraphie de Joëlle Bouvier
D’après Tristan und Isolde et sur des musiques de Richard Wagner
Avec les vingt-deux danseurs du Ballet du Grand Théâtre de Genève
Assistants chorégraphie : Emilio Urbina et Rafael Pardillo
Scénographie : Émilie Roy
Costumes : Sophie Hampe
Lumières : Renaud Lagier
Crédit Photo : Grégory Batardon
Au Théâtre national de Chaillot du 23 mars au 1er avril 2016, les 23, 25, 26, 29, 30 mars et 1er avril à 20h30 / les 24 et 31 mars à 19h30

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