Théâtrorama

The Show must go on – MC93

Singulier travail que celui de Jérôme Bel. Par la précision et la simplicité du propos, il atteint chez le spectateur des zones sensibles et curieusement peu explorées. Ainsi, dans The Show must go on, le chorégraphe interroge le rapport de nos corps à l’injonction culturelle qui leur est faite de danser selon des thèmes et des musiques imposées.

Sur scène se succèdent des morceaux de musique passés intégralement. Pris au pied de la lettre, ces morceaux sont dansés selon ce qu’ils racontent. Les corps des interprètes ne sont pas des corps de danseurs ni de performeurs, ce sont des corps handicapés, a priori « insuffisants ». Mais ils se révèlent bien plus proches de notre réalité quotidienne que ne le sont les figures athlétiques qui occupent le plus souvent la scène. Jérôme Bel joue avec cela, la maladresse, l’humanité, et ce à travers toutes les composantes du plateau. Le DJ par exemple est bien en vue des spectateurs et passe ses CD les uns après les autres, avec les blancs musicaux que cela entraîne, comme dans une soirée normale (des années quatre-vingt dix). Cette apparente maladresse vise à enlever tout spectaculaire, et donc à neutraliser le pouvoir de la scène sur la salle. Mais cette maladresse n’est qu’apparente, car la chorégraphie obéit au contraire à une grande précision. Nous sommes entraînés ainsi vers le « lessness », cet endroit du « moins » qui permet, une fois mis à nu les ressorts du théâtre, de nous consacrer à l’essentiel.

Lessness

Ce « moins » voulu par le chorégraphe a pour effet de nous mettre en face de nos propres corps, de nos propres regards, habitudes, inconsciences. Et cela atteint parfois des zones fort dérangeantes. Dans un premier temps, c’est la vacuité et la violence des gestes imposés qui apparaît, et le rire arrive vite dans les gorges, comme pour s’en défendre. Puis à ce rire succède une certaine tendresse pour nous-mêmes, et la naïveté reprend ses quartiers. Se dessine alors un rapport à la fragilité, à l’enfance des gestes. Les masques et attitudes adultes tombent pour révéler un vide existentiel, à quoi succède un rapport renouvelé au présent. La salle se fait joyeuse, elle chante, libre, comme débarrassée du ridicule des injonctions musicales par le spectacle même de ces injonctions. Puisque nous sommes à ce point programmés, alors autant en faire une fête et se l’approprier. L’émotion dans la salle est palpable, et les spectateurs finissent par faire symboliquement corps avec les danseurs.

C’est cela sans doute qui est le plus intéressant dans le travail du chorégraphe : cette capacité à faire se frotter les contraires. C’est comme s’il explorait, spectacle après spectacle, tous les ressorts de la conjonction de coordination « et ». Nous sommes agacés et ravis, tristes et joyeux, vides et pleins, ridicules et beaux, tout cela en même temps. Et ça frotte alors, comme un silex, ça grince et ça caresse, ça fait des étincelles. C’est vivant.

 

The Show must go on
Conception et direction Jérôme Bel
De et par (en alternance) Vanessa Abreu, Jo Bannon, Suzie Birchwood, Joel Brown, Jia-Yu Chang, Gary Clarke, Mickaella Dantas, Karim Dime, Olivia Edginton, Robert Eldridge, Linda Fearon, Katy Francis, Andrej Gubanov, Jason Mabana, Tom Morgan, Matthew Morris, Laura Patay, Susan Sentler, Betty Skelton, Mickel Smithen, Toke Broni Strandby
Musique Leonard Bernstein, David Bowie, Nick Cave, Norman Gimbel et Charles Fox, J. Horner, W. Jennings, Mark Knopfler, John Lennon et Paul McCartney, Louiguy, Galt Mac Dermott, George
Michael, Erick “More” Morillo and M. Quashie, Édith Piaf, The Police and Hugh Padgham, Queen, Lionel Richie, A. Romero Monge et R. Ruiz, Paul Simon
Crédit photos : Pedro Machado

Jusqu’au 16 décembre 2017 à la MC93 Bobigny

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