Théâtrorama

Singspiele

Un vestiaire à trois portants, minimal ; un mur aveuglant qui traverse toute la scène, en intervalle ; une antichambre commune, maximale. Un homme vide se tient à l’un des coins, s’apprêtant à l’effeuillage et au renversement. Il n’a qu’un corps, un seul tronc pour tout endosser des formes du monde. Il a cent visages empruntés aux autres, peut-être un peu moins, sous lesquels il cache le sien. David Mambouch, à l’accomplissement, joue (« spielen ») impassible et chante (« singen ») bouche close. Maguy Marin et Benjamin Lebreton, à l’initiative, le masquent pour le libérer.

Il s’extrait d’un poème ancien, d’une sérénade lyrique écrite par Ludwig Rellstab, à laquelle Schubert avait offert un opéra. Mais aucun jeu, ici, et de chant pas plus, à moins qu’il ne s’agisse de gestes et de voix retournés, intériorisés. Le sol sur lequel l’homme évolue est le miroir inversé des lignes du poème : à la nuit accueillant le chant répond le blanc d’une toile immense derrière lui ; à l’appel de l’autre et de l’amour fait écho une solitude. L’hypothèse des instruments est elle aussi abattue sous un assourdissement qui avale déjà les strophes. Seule ressemblance, une quiétude inouïe aux premiers instants – le poème appelle la douceur et le calme – bientôt balancée par un sentiment d’inquiétude – la toile est un négatif, ce n’est pas elle le vrai reflet du monde, mais bien l’homme au centre, page et fragments, lui et les autres.

Lentement, l’homme prend habits, corps, esprit. Lentement, il enfile caleçon, pantalon, chaussettes, gilet, robe, châle, toge ; mais il ne défile pas. Lentement, il prend la pose, se pause. Et il s’échine à l’instantané, arrachant les multiples photographies qui lui servent de masques collées sur son visage unique. Il cherche peut-être l’un sous le multiple, l’association sous la dissociation, l’individu sous les perceptions. Il est célèbre et anonyme, adulte et enfant, homme et femme de n’importe quelle nationalité ; on croit le reconnaître mais on ne le connaît pas ; il est BHL, Pujadas, la voisine de palier, la statue sans bras, Pietà ; c’est un héros, c’est un monstre qui se maquille, c’est personne. Il s’amuse à « Ceci n’est pas un Je » mais il ne sourit pas ; il se réalise en Narcisse et quitte alors le paraître et l’incarnation. Il pourrait se trouver sur tous les continents et à tous les siècles, homme du banal et de l’extraordinaire, s’entêtant à s’étêter.

L’être et le « faire être »

À sa suite, si l’on s’extrait à notre tour des bruits environnants – aboiements, brouhaha citadin, circulation – le portrait tient plus d’un processus de caractérisation que de dépersonnalisation. Maguy Marin est dans l’interrogation constante : s’il n’incarne pas, se démasquant, l’homme ainsi mis entre parenthèses (et explosant à la vue de tous) ne se met-il pas sur le chemin de sa propre (re)connaissance ? Est-il un pluriel qui se compose ou le symbole d’une unité en fragments ? Contient-il tous les mythes qui l’ont fondé ou voit-il dans son propre je(u) la limite des mythes qu’il a lui-même fondés ? Elle le dit « interprète, ou acteur, ou danseur – c’est selon », c’est-à-dire celui en train de faire et de composer son être, se modelant, se modélisant et se conformant à tous les autres êtres. Il est l’épiant et l’épié, le masque et le sous-masque, l’amoureux et l’opposant, la métonymie du monde.

L’interprète fragile et unique sous ses multiples métamorphoses est celui qui est « dressé », comme Jean Starobinski pourrait l’entendre : maintenant ses masques, maintenu sous ses masques, il est à la fois « asservi » et « debout », totalement anonyme et violemment tiré de son anonymat par le truchement de l’exposition. Il est lui-même au pied des fantômes du monde, extorqué d’un cercle d’apparences qui a pris fin, laissant place à la duplicité des êtres et des choses.

Starobinski poursuit, dans son « Interrogatoire du masque » : « Carnaval est mort. Mais les masques n’ont pas disparu. Ce ne sont plus les masques de la joie populaire et du plaisir facile. (…) D’étranges et massifs fantômes nous environnent (…) Je dis que ce sont là nos masques, car quelque chose d’autre, en eux, derrière eux, se cache et s’annonce tout à la fois. Et nous-mêmes, pour répondre à ces fantômes, n’avons-nous pas revêtu des masques trop lourds sous lesquels notre souci a désappris son visage ? » Maguy Marin fournit à travers « Singspiele » la réponse de l’élémentaire et du nécessaire : l’homme qui habille son corps et qui se démasque ne fouille en fait qu’en lui-même, en plein processus de dévoilement.

Singspiele
Conception : Maguy Marin
Interprétation : David Mambouch
Scénographie : Benjamin Lebreton
Régie générale : Rodolphe Martin
Lumières : Alex Bénéteaud
Création sonore et son : David Mambouch et Antoine Garry
Aide à la réalisation des costumes : Nelly Geyres
Crédit Photo : S. Rouaud
Au Centre Pompidou du 20 au 23 janvier 2016

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