Théâtrorama

La Maison de la culture du Japon de Paris a accueilli, les 13 et 14 novembre derniers, la voix singulière de Tsuruga Wakasanojô, désigné Trésor national vivant dans son pays. Deux soirées pour un autre théâtre, rare et incomparable, placées entre danse rituelle, estampes d’Hiroshige, shimasen et marionnettes littéraires, qui ont formulé les notes et les gestes tendus d’un langage éminemment expressif.

Le « Shinnai-bushi » est une forme que l’on connaît peu en Occident et qui semble également confidentielle dans l’Archipel, puisant ses sources depuis des codes précis remontant au XVIIIe siècle, soit un siècle après l’essor du « bunraku », théâtre de marionnettes traditionnellement réservé aux élites, et un siècle avant le début de l’ère Meiji qui a ouvert la voie au théâtre japonais moderne et aux influences occidentales. Il doit son nom, « Shinnai », à l’un des apprentis de Tsuruga Wakasanojô I, inventeur de cette musique narrative, Tsuruga Shinnai, récitant aveugle aux performances vocales exceptionnelles, qui jouissait alors d’une très grande popularité.

C’est l’un des cinq styles de musique pour récitant au Japon, apparu vers 1760 et qui se pratiquait notamment lors de banquets organisés dans les quartiers populaires de plaisirs, à Edo. Son répertoire s’inspire des textes appartenant aux patrimoines littéraire et historique du pays – récits d’amours tragiques et de guerre, s’appuyant sur des registres mélancoliques, dramatiques, ou relevant plus rarement du comique. Sur scène, le récitant déploie toutes les possibilités des « affres » de sa voix, accompagnant les gestes de poupées mues par un seul marionnettiste (ce qui différencie cet art du « bunraku » pour lequel trois marionnettistes sont nécessaires) au son de deux joueurs de shamisen.

Poésie minimale et suggestive
L’éloquence des gestes, qui repose sur un langage multiple – chant, musique, danse ou mise en mouvement – conduit à la proposition d’un spectacle total, qui use d’artifices mais s’éloigne dans le même temps de tout mensonge, sans fil ni distance : tout est montré, depuis l’assurance de la voix du récitant qui endosse tous les rôles jusqu’au marionnettiste assis sur un petit siège à roulettes, qui prend littéralement corps avec sa poupée. Organisé selon trois parties, le spectacle proposé laisse voir et entendre les moindres accents d’une poésie profondément suggestive, rendant ainsi tout symbole manifeste.

Tout près de ce que Roland Barthes disait du « bunraku », Tsuruga Wakasanojô parle et chante, « homme fait art » selon une devise qui lui est chère, sondant les limites d’une palette vocale qui fait se rassembler « déclamation outrée, trémolo, ton suraigu, féminin, intonations brisées, pleurs, paroxysmes de la colère, de la plainte, de la supplication ou de l’étonnement ». Les histoires dépeintes, suicides d’amants (« Ranchô », chronique de la bataille d’Ichi-no-tani) ou danse et mime Buyô, traditionnellement exécutés par des hommes geishas, ici proposés en miroir d’estampes d’Hiroshige, invitent selon les tableaux au drame ou à la légèreté, pour lesquels chaque geste semble faire sens, et signe.

Le Shinnai-bushi, un art d’Edo qui a du chic
Wakasanojô Tsuruga: récitant de jôruri
Isekichi Tsuruga et Katsushizu Shinnai : jôruri et / ou shamisen
Kihi Hanayagi : danseuse de Nihon-buyô
Koryû Nishikawa et Ryûji Nishikawa : marionnettes kuruma-ningyô
Spectacle présenté à la Maison de la culture du Japon à Paris les 13 et 14 novembre 2014

Pour suivre les dates de tournée mondiale de Tsuruga Wakasanojô :  Shinnai

 

 

 

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