Théâtrorama

Ils portent les costumes de monsieur et madame Tout-le-monde, serrés dans leurs collants et jupes d’adolescentes, dans leurs jeans, tailleur masculin et chemise du dimanche. Ils se tiennent en cercle ouvert sur un sol bancal en commun, un parterre vierge et bientôt résonnant. Ils se toisent à peine, semblent prendre racine, à moins qu’ils ne cherchent à prendre leur élan. Profils fixes, regards pénétrants, ils sont prêts. Ils vont bientôt rigoler.

Ah implosif
Les premiers accords sont minimaux. Comme montés sur ressorts, cinq hommes et femmes obéissent à des pulsations identiques, brisant leurs nuques et pliant leurs membres presque machinalement. C’est depuis ce balancier contrarié et partagé que chacun paraît interroger son équilibre personnel. Rien ne viendra du visage, tout d’abord : ils sont mus par la mécanique unique de leur corps martelant, une partition en propre et surabondante, qui fonctionne à flux tendu et en crispation continue. S’ils viennent à se frôler ou à s’envisager finalement, c’est par cette folle contrainte d’un ajustement claudiquant qui se met peu à peu en place.

Ces simples corps ordinaires deviennent alors corps-hiatus, corps-hoquets tout entiers, à la fois au ralenti et lancés dans une fréquence frénétique, et ils oscillent entre reconnaissance (d’eux-mêmes, entre eux, des autres) et dépossession. Sans prise directe malgré les tentatives d’ancrage, ils répondent à un mouvement qui les dépasse, extérieur et aérien ou bien, au contraire, intériorisé et utérin. Les battements pourraient mimer les cadences d’un pouls naissant, et les risques de chutes éventuelles dispenser une énergie vitale.

Ha explosif
Le travail de Lisbeth Gruwez se concentre principalement autour de l’expression : quelque chose se modèle en creux, les traits se tirent jusqu’à l’éclatement par l’emphase et l’extrapolation. Ce qui était en germe finit par atteindre le point limite de débordement – mains, doigts, dos, respirations ne sont sans doute que cris, retenus au premier instant, puis détonant soudain. En groupe, les interprètes forment un nœud pulsant, galvanisant mais excluant également. Le battement originel – et principiel – laisse place à des sons électriques, avant que les corps ne viennent s’épuiser sous une chaleur rouge, âtre familial ou flamme infernale.

L’espace dans lequel ils évoluent est un écho de lui-même, grotte-miroir sonore qui les isole et les pétrifie, leur renvoyant leur image unique. Dans leur rire de folie, dans leur pleur sans larme, leurs grimaces ne s’oublieront désormais plus. Réduisant l’impression à néant, ils deviennent masques et sculptures, corps amants, aimant cherchant à ne faire qu’un, mais aimantés et prisonniers les uns des autres, avec leurs faciès exacerbés et leurs yeux exorbités. Chacun de leur visage s’imprimera alors et résonnera dramatiquement.

Car ce rire sans son qui en appelle d’autres est tragique, violent, et déchire les commissures. S’il prend sa source depuis d’autres rires référentiels (ceux de dictateurs par exemple, ou encore ceux d’artistes), c’est qu’il reproduit les heurts généralisés d’affections communes, comme l’explique la chorégraphe belge : « Le rire est une énergie extatique (…), les résidus du rire sont des secousses et tous mes danseurs sont maintenant des cracks en tremblement. » Il confond donc les coups et les contrecoups, modèle et accroche, est à la fois latence et projection, voire propagation. Il dit de l’individu autant que du groupe, et de l’altérité autant que de l’altération.

Ah / Ha
Conception et chorégraphie de Lisbeth Gruwez
Avec Mercedes Dassy, Anne-Charlotte Bisoux, Lisbeth Gruwez, Vincente Arlandis Recuerda et Lucius Romeo-Fromm
Lumières : Harry Cole
Composition et création : Maarten Van Cauwenberghe
Crédit Photo : Victoriano Moreno

Diffusion internationale : Key Performance
Au théâtre de la Bastille du 18 au 20 mars 2015

 

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