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Roméo et Juliette au Théâtre national de la Danse Chaillot

Roméo et Juliette d’Angelin PreljocajRoméo et Juliette d’Angelin Preljocaj – Avant tout, sans doute, cette force animale, ces nuques qui se tordent vers l’arrière à l’extrême et ces gestes quasi instinctifs, au service de ce qu’Angelin Preljocaj nomme la représentation d’un « choc passionnel ». Du drame shakespearien, le chorégraphe a recentré l’intrigue, la plaçant sur d’autres lignes parfois, et a réduit les familles aux seules émotions qui les relient entre elles, prenant les membres et proches pour reflets, doubles ou miroirs opposés. Hiatus de corps, unité de sentiment, les élans de Roméo et Juliette les écartent de leur légende pour mieux figurer leurs transports, de tendresses organiques en souffrances primitives.

Cela aurait dû être la scène d’un théâtre ; c’est plutôt celle d’un roman qui a pour îlot référentiel la vision d’un monde encapsulé et stratifié. À son socle, les racines de querelles incernables et ancestrales, une lutte ouverte de classes entre « la famille de Juliette, favorisée et dirigeante » et « la famille de Roméo, misérable et exploitée ». À son sommet, une milice, ses soldats, vigiles et cerbères, et un œil puissant superposant sa ténèbre sur l’inquiétante étrangeté qui forme le tableau général.

Roméo et Juliette, de Shakespeare à Preljocaj

Roméo et Juliette d’Angelin PreljocajCe n’est pas tout à fait le vers, ni la foudre, de Shakespeare ; les belligérants ne sont pas tout à fait des Capulet ni des Montaigu : ils ont d’ores et déjà cédé aux seuls symboles de l’amour, de l’amitié et de la haine qui les a unis ou séparés. Ils sont sortis du temps comme de la lettre, amants immémoriaux, parangons d’une jeunesse contemporaine mais à l’héritage invisible. C’est vêtu de blanc, fragile et tremblant comme une aile que l’amour se présente tout d’abord, page à réécrire sans cesse, expression de corps qui se réinventent, se cherchent et cherchent l’autre. Et c’est sombre que Vérone – ou n’importe quel port-prison – se dessine, grâce aux traits reconnaissables d’Enki Bilal.

Mais la tragédie est transposée : le lieu de passions de Preljocaj n’est pas une vision d’avenir, il est un ici et maintenant angoissant, se resserrant sur quelques rares trouées, fissures de mur qui ne laissent jamais le jour pénétrer, duquel tous essaient d’échapper. Dans ce huis clos, les rapports se nouent comme sur un échiquier qui fait alterner le blanc et le noir, le juxtaposant parfois (sur le costume de la servante dupliquée), et les corps-à-corps demeurent inapaisés, comptant jusqu’à la dernière le nombre de proies et le nombre de figures sacrificielles.

Accords et corps perdus

La tragédie nuptiale exige un engagement total, à travers lequel chacun porte en lui le visage du double, et donc de l’autre. Qu’importe son camp et sa fratrie, la gestuelle de chaque horde obéit aux mêmes codes, faits d’élans rompus, de manèges, de lignes courbées et de glissades bestiales, ronds de jambe annonçant tout combat. Si le monde autour des danseurs apparaît en ruines ou irréel, c’est qu’il est lui-même diffracté pour rejoindre un point essentiel et névralgique : le seul domaine des amants.

Nus, corps élémentaires, allongés sur une couche qui ressemble à une stèle mouvante, Roméo et Juliette glissent au cours de leur union charnelle en dehors de toute forme de contraintes – qu’elles soient sociales ou politiques – pour voler au monde la part de liberté qui leur revient, et ainsi l’emporter dans cette étreinte. Passant la narration sous silence, préservant ainsi l’éminence de chacun des tableaux, Preljocaj restitue le souffle du texte de Shakespeare plutôt que son articulation. Violents, les sauts et les chutes réfléchissent les affres anciennes tout en retentissant sur notre époque moderne, passant d’allégorie en réel. Ils n’en rendent ainsi les rapprochements de Roméo et Juliette que plus soutenus, voire nécessaires.

« On se retrouve dans un monde policé, explique Preljocaj, où les libertés individuelles sont proscrites. L’amour et l’amitié dans ce contexte créent un contraste qui rend l’histoire encore plus romantique. C’est un peu l’affrontement entre les humanistes et les extrémistes. L’Histoire bégaie. » Les attributs, d’époque en époque, de lignes en lignes, restent les mêmes – tissu rouge sanguinaire, lames et armes aux poings – et, si « l’Histoire bégaie », et avec elle ses dictatures et ses rivalités, les témoignages de passion, d’affection ardente, s’écrivent toujours au delà de toute fatalité, préservés et fondamentaux. Mieux : ils se dansent, au privilège d’interstices de beauté et de mouvements de cœur.

Roméo et Juliette
Chorégraphie : Angelin Preljocaj
Décor : Enki Bilal
Costumes : Enki Bilal, Fred Sathal
Musique : Serge Prokofiev
Son : Goran Vejvoda
Lumières : Jacques Chatelet
Pièce pour 24 danseurs remontée par Youri Aharon Van den Bosch
Répétitrice : Natalia Naidich
Choréologue : Dany Lévêque
Crédit Photo : J.-C. Carbonne
Durée : 1h30

Au Théâtre national de la Danse Chaillot du 16 au 24 décembre 2016

 

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