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Rocío Molina enchante Chaillot

Rocío Molina à Chaillot avec Caída del CieloRocío Molina danse avec la lune. Immobile, tout d’abord, sculpturale, le haut du corps enfermé dans une robe blanche, les plis de sa longue traîne appréhendant l’air avant que ses membres ne le fassent à leur tour. Rocío Molina frôle bientôt chaque interstice de temps et d’éther. Fille d’astre, elle s’éveille avec lui, s’apprête à faire front aux éléments. Naît alors une danse insondable et puissante, une transe à embrasser tous les contrastes, à cogner contre toutes les contradictions. C’est une neige, c’est un feu qui déferle par saccades. Salle éteinte, longtemps après, on entend encore les talons de sa foudre battre sur scène.

Serpentine, la femme aurait tout d’un animal enceint dans son propre cocon. Elle se présente, au premier tableau, laiteuse et immaculée, enfant innocent découvrant le monde, vierge fragile dupant la pellicule fine et délicate qui encellule ses mouvements. Elle est au sol, enracinée entre maîtrise et abandon, à jouer au reptile lascif, les rides de son tissu démesurant ses gestes pourtant circonscrits. Elle est au ciel, ange venant tout juste de tomber ou s’apprêtant à le faire, pour changer de face et d’ailes, troquant sa tenue vestale pour une couche insoumise. Rocío Molina oscille sans cesse entre l’un et l’autre des éléments et des espaces, se fondant en eux comme détonant en eux, imprimant ses attitudes sur terre et les gravant dans les airs d’un claquement de doigt, d’un crissement de pâture ou d’un coup franc de bâton.

La femme est en pleine métamorphose. Si elle est un ange, mythologique, elle ne peut être que sa propre et unique bergère, se démystifiant. Car la chute qu’elle raconte est une bascule en elle-même. « Cette pièce est un voyage, explique Carlos Marquerie, co-directeur artistique de « Caída del Cielo », une descente. Nous assistons au trajet d’une femme guidée par sa danse, qui est intuition et matière, à travers des lumières et des ombres, et avec elle nous sommes précipités, entre silence, musique et bruit, dans des territoires inconnus. » Ces territoires sont des organes féminins, des voix intérieures se répercutant violemment alentour quand elles accrochent soudain l’air. Rocío Molina, soulevée, transportée, se transmue alors au gré de ses seules impétuosités.

Le transport et l’éclat

Rocío Molina à Chaillot avec Caída del CieloBien sûr, il y a cette souche inépuisable du flamenco dans laquelle Rocío Molina s’abreuve jusqu’à plus soif, faite de toutes ces cordes sèches, de tout ce chant a capella et de tout ce parterre de résonnances. Bien sûr, il y a cette syncope essentielle, ici tour à tour rythme froid, tempétueux, mutin et implacable, cette mise à nu essentielle d’un corps qui se révèle à lui-même. La danseuse est au centre des hommes et au centre d’elle-même, âtre vital, habitée de son regard direct à la pointe de ses pieds. Flamme glaciale et envoûtante, elle enchevêtre dans chacune de ses attitudes une retenue minutieuse et un enthousiasme ineffable.

Rocío Molina à Chaillot avec Caída del CieloElle ne sait si le chemin qu’elle emprunte la conduit au Paradis ou en Enfer, si son habit la place du côté de Vénus renaissant ou la fait rejoindre une assemblée de bacchantes aux cheveux électriques, aux sons rock et psychédéliques, et s’enivrant de grappes de raisin. Elle se repaît plutôt de sa propre chair, et trace bientôt d’une plume gorgée de sang le parcours vers ses propres entrailles. Violent, incarné et frôlant l’entreprise cathartique, le trajet du nuage à la poussière aurait tout d’une tragédie antique mais il lui oppose une fin ouverte, comme une brèche donnant du sens à tout l’effort de cohésion étroite qui a été établi.

La chute, dans le tempo libre et dégagé de Rocío Molina, est une célébration. Elle témoigne et emporte avec elle les douleurs et les sensations physiques, transforme un filet d’eau en rivière, adjoint le ciel et la terre, et finalement réconcilie la peau et la chair. D’une frénésie viscérale et sensuelle plus que sexuelle, démultipliant les contacts, les ancrages, les couleurs (du blanc au pourpre, du rouge au bronze), elle propose mille portraits, mille étapes de femmes transfigurées en une seule, mettant en scène son plus profond soulèvement.

Caída del Cielo
Co-direction artistique, chorégraphie et direction musicale : Rocío Molina
Co-direction artistique, dramaturgie, mise en scène et création lumière : Carlos Marquerie
Musique originale : Eduardo Trassierra, en collaboration avec José Àngel Carmona, José Manuel Ramos « Oruco », Pablo Martín Jones
Costumes : Cecilia Molano
Lumières : Antonio Serrano
Son : Javier Álvarez
Crédit Photo : Pablo Guidali

Création présentée au Théâtre national de la Danse de Chaillot du 3 au 11 novembre 2016

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