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Retour à Berratham : danser en temps de guerre

Retour à Berratham au théâtre de la Criée« Au-dessus, les premières étoiles et déjà des lambeaux de brume. » Le sol, lui, ne se trouve sur aucune carte. Son nom porte dans ses sonorités la marque d’anciens bombardements ou de barrages infranchissables. C’est un espace-frontière, le lieu et le temps d’une « nuit éternelle » enfant de la guerre. C’est un lieu aussi « fermé » que peuvent être les personnages qui le frôlent, le champ clos qu’Angelin Preljocaj souhaitait donner au texte de Laurent Mauvignier et aux gestes de ses danseurs.

Un jeune homme marche. Il revient. On ne saura rien des murs qui accueillent ce retour ; on les suppose dressés sur un territoire de naissance et d’adieu, une patrie berceau et linceul. D’un soir unique partagé avec Katja avant son départ est né un enfant dont il reste cinq branches d’un astre lumineux et le souffle puissant d’un désert. Le jeune homme est revenu pour les retrouver mais il ne pourra en atteindre que les spectres. Bien réels autour de lui, des carcasses de tôle, des coups qui s’échangent contre toute parole, « des putes et des maquereaux », « des dealers et leurs clients », et bientôt, un chœur de voix et de gestes formés par des morts, traînants, à la fois témoins et narrateurs d’épisodes anciens et présents, confondant mémoires et aujourd’hui. Le temps de guerre est devenu un lieu de guerre : Berratham et ses victimes reposent désormais sur des grilles, trouées de « rideaux de fer » en jalons d’histoires et de conflits universels.

Katja porte ainsi l’enfant comme elle porte la guerre en elle. Sur la page de Berratham, évoquant le mariage contraint de Katja suite au départ du jeune homme, Laurent Mauvignier l’a recouverte de sept vêtements comme l’exige une coutume, des voiles « de couleurs très pâles ». Sur la scène de Berratham, Angelin Preljocaj fait de la noce un cortège, il la découvre de ces mêmes costumes mais devenus noirs, avec lesquels il rhabille l’ensemble de ses danseurs qui tournent autour d’elle comme si elle est était le centre d’une horloge funèbre. Katja seule, à la fois sainte cachée et martyr nue, justifie le retour du jeune homme et ordonne un renversement, réactivant les événements, restituant le drame.

Berratham: les restes et les gestes d’un monde perdu

Retouraberratham_JCCarbonne_0556_2La marche du jeune homme est rendue aveugle au milieu des rumeurs portées par les mouvements des danseurs. Tous ont la guerre en eux, dans leurs murmures, leurs gestes tout d’abord lents, puis leurs cris, leur dénuement et la violence de leur course. Et tous se répondent, du chœur de narrateurs aux nuées de danseurs qui s’assemblent bientôt en duos, trios ou septuor, suivant à la lettre la ligne-partition du texte de Laurent Mauvignier. Dans leur foulée, ils traversent et fendent une terre glaciale percée par un vent s’engouffrant par les trous de grillages posés çà et là par Abel Abdessemed. Grilles de langage, elles retiennent à la fois les sons et les corps, les respirations et les attitudes ; miroirs au métal de mort, froid, elles renvoient des images « monstrueuses » et pétrifient le temps marqué par la malédiction d’une « nuit sans fond, sans écho, sans rien ».

Dans « ce monde que l’on ne voit pas mais qui les rattrape », narrateurs et danseurs sont des êtres avançant vers leur propre oubli. Solitudes de Berratham, lorsqu’ils parlent ou glissent parmi les décombres longeant un cimetière, c’est une « douleur qui pousse au fond du ventre » qui commande leurs attitudes et retient leurs gestes, comme si le paysage, comme leurs corps, étaient tout entiers un espace du souvenir, répercuté, à l’horizon barré. Les figures et le chœur récitant cette « épopée » ne se cherchent aucun héros. Laurent Mauvignier multiplie les éclats de voix qu’il identifie clairement ou non, chacun pouvant symboliser ou signifier la même tragédie ; Angelin Preljocaj fait de même, laissant pénétrer les voix dans les ensembles, fondant Katja, le jeune homme, mère, habitants, nourrice… dans un cercle unique. Eux qui dansent, sous des airs lyriques de « Forget me », des airs folkloriques ou rock, sont les acteurs et le moteur d’un « mauvais rêve ». Ils sont la génération ayant péri par la guerre mais aussi sa descendance, devenus des enfants de frontière, dépossédés.

Retour à Berratham
Texte de Laurent Mauvignier – commande d’écriture d’Angelin Preljocaj (éd. de Minuit)
Chorégraphie, mise en scène : Angelin Preljocaj
Pièce pour 14 artistes
Scénographie : Abel Abdessemed
Lumières : Cécile Giovansili-Vissière
Assistant, adjoint à la direction artistique : Youri Aharon Van den Bosch
Choréologue : Dany Lévêque
Production Ballet Preljocaj
Crédit Photo : Jean-Claude Carbonne

Au Théâtre de la Criée à Marseille du 26 au 29 avril 

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