Théâtrorama

Nacida Sombra – Rafaela Carrasco

Nacida Sombra - Rafaela CarrascoDans le ciel nocturne du théâtre national de la danse de Chaillot, des livres aux couvertures rouge cendre ont remplacé les astres. Sans autre bruit, les pages et les voix qui émergent bientôt d’elles entament une course fiévreuse et libérée, retardant toujours un peu plus l’arrivée de l’aube. Guidées par la flamboyance des gestes de Rafaela Carrasco, soutenues par les chants et instruments flamenco, quatre femmes engagent soudain un dialogue intime et pénétrant avec la nuit. Ce dialogue, qui semble sans âge ni frontière, se noue dans un air incandescent.

Elles sont quatre. Quatre artistes, quatre représentantes du « siglo de Oro » (siècle d’or espagnol) : Teresa de Jesus, Maria de Zayas, Juana Inès de la Cruz et Maria Calderon, toutes « nacidas sombras » (« nées ombres »), toutes « étoiles libres » qui n’en finissent plus d’apparaître et de disparaître. Elles évoluent depuis la source lumineuse que chacune porte en elle-même et peut ainsi transmettre à l’autre.

Dans l’Histoire, près de cent cinquante années séparent la naissance de la première et la mort de la dernière d’entre elles, au milieu du XVIIe siècle. Mais sur la scène, leurs voix et gestes s’assemblent pour un former un unique portait : la figure d’une artiste puisant dans la mémoire et le patrimoine, dans les œuvres et les songes.

Figures indépendantes

Rafaela Carrasco ouvre son bal flamenco avec la poésie mystique de Teresa de Jesus, vêtue d’un tissu ardent, en quête d’un « château de l’âme » où elle pourrait prendre place et reprendre souffle. Bientôt, Thérèse d’Avila n’est plus seule ; sa voix résonnante accompagne la naissance d’autres gestes, qui deviennent sons, notes de guitare et scansions de corps et de voix. La Sainte effectue ici sa première ronde, elle récite l’initiale d’une phrase qui demande à se structurer. Trois autres femmes s’ébauchent à sa suite, toutes filles et mères d’ombres.

Face à elles, nous sommes hier et aujourd’hui à la fois : il est autant question de création que de recréation, d’origine que de destinée. Teresa de Jesus, Maria de Zayas, Juana Inès de la Cruz et Maria Calderon sont des femmes nues et des femmes de théâtre, lestes et emportées. Elles sont autant immobiles que projetées, nées ombres et enfantant des ombres, nées étincelles pour faire surgir d’autres étincelles.

Au premier instant du nouveau baptême, leur couche est une flamme. Le moindre de leurs mouvements met en mouvement le monde ; le moindre des coups qu’elles portent au sol, le moindre de leurs déhanchés, est déjà un ébranlement. Endossant grâces ou folies, symbolisant assujettissement ou émancipation, elles paraissent aller et venir sans crainte, animées d’un même feu sacré rehaussé ici par une plume, là par un chapeau, là encore par un simple voilage ou la nudité d’un pied.

Lumières projetées et ombres conjurées

L’on comprend que le legs, universel, ne peut se faire qu’à travers la danse et la lettre. Gestes et voix sont des jeux de lumières projetées et d’ombres conjurées. Elles sont faites de tous leurs contrastes et avancent dans toute la force et la fragilité de leurs contradictions. Les tableaux qui s’enchaînent démultiplient les quatuors et les instants d’audace, formant tantôt des scènes bucoliques de jeunes filles en fleur, tantôt des scènes fougueuses, sensuelles et incantatoires. Incarnées par la danse de Carmen Angulo, Paula Comitre, Florencia O’Ryan et de Rafaela Carrasco elle-même, sous les inflexions sensibles de Blanca Portillo qui les citent et les convoquent chacune à leur tour, ces quatre femmes se livrent par fragments et par éclats, par murmures et par cris.

S’abandonnant à la danse comme à la confidence, elles recréent les raisons de luttes anciennes en leur donnant une teinte contemporaine. Dans le sillon les unes des autres, chacune prenant l’empreinte de l’autre pour préparer et établir la sienne, elles appellent les autres à se soulever pour entrer dans le cercle d’un mouvement perpétuel, d’une vie que seul l’art rend ininterrompue. Charnelles, naïades, sibylles, poètes, de glaise ou de légendes, vierges ou maîtresses, elles se disent et se dansent impérieusement libres, charriant la terre autant que la terre les charrie, élisant la lune pour domaine privilégié.

 

Nacida Sombra, Première en France
Direction et chorégraphie : Rafaela Carrasco
Idée originale et dramaturgie : Alvaro Tato
Avec Carmen Angulo, Rafaela Carrasco, Paula Comitre, Florencia O’Ryan (danse), Juan Antonio Suarez « Cano », Jesus Torres (guitares), Antonio Campos, Miguel Ortega (chant), Blanca Portillo (voix off)
Musique : Antonio Campos, Pablo Suarez, Jesus Torres
Scénographie : Carolina Gonzales
Crédit photos : Beatrix Molnar

Vu au théâtre national de la danse de Chaillot dans le cadre de la 3e Biennale d’art flamenco

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