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Quartiers libres de Nadia Beugré

Quand elle arrive, se mêlant directement au public, prenant place et part au monde, sa voix gloutonne mastique et s’engouffre dans les paroles de « Malaika » de Miriam Makeba. Elle ne gardera pas longtemps ses hauts talons de scène, ni son étoffe de cabotine. Ses chaînes symboliques autour du cou disparaîtront elles aussi très vite : Nadia Beugré se joue du quatrième mur, ses pieds nus foulent un sol réel, corps-monde sur une terre d’Afrique. Et quand elle avance, elle absorbe et dissémine des fragments d’urgence et de colère.

L’endroit est celui d’un corps en métamorphoses : Nadia Beugré chante du Miriam Makeba, fait entendre du Nina Simone, dodeline et tremble sur du Fever Ray. Et c’est déjà une histoire qu’elle construit depuis des fractures, de l’un à l’autre de ces airs. L’Ivoirienne passe de la caresse du timbre de l’une cherchant son « ange » et déchargeant sa « pauvreté » aux accords de l’autre pour l’appel d’un « nouveau jour » puis au rythme percuté et heurté de la dernière, intimant qu’il n’y a « plus rien dont il faille avoir peur ».

Par la voix des autres qu’elle se réapproprie entièrement pour les libérer en gestes, Nadia Beugré déplie ce qui ressemble à une confession. Confession d’une femme africaine témoin des blessures de son continent natal. Confession d’une exploratrice de confins proscrits qu’elle échancre d’un seul mouvement convulsif et impérieux. Confession d’une danseuse sans formation, mais initiée entre autres par Alain Buffard, dont elle conserve sur son propre territoire les pousses de fureur et d’effervescence.

C’est une ardeur à l’œuvre, l’amorce d’un éclatement, un « état plutôt qu’une danse » comme elle aime le rappeler : l’épanchement d’une femme contre tous les « marchands d’illusion » auxquels elle s’adresse directement. Brisant les murs, elle fait de chaque geste une action et un discours en soi, une affirmation identitaire et vitale. Ses positions, du chuchotement au rire, de la douleur à l’agonie, sont les marques d’un affranchissement et d’une lutte qui s’est faite avant elle et qu’elle poursuit dans le présent de l’interprétation, mais sur un espace débarrassé de frontières.

Quartiers libres : l’ailleurs et les accidents

Plus que de conquête, les « Quartiers libres » explorés par Nadia Beugré demandent une reconquête. Se déshabillant, avalant des parcelles de monde (ses mots étouffés et ses maux à travers un sac poubelle, avatar de la femme africaine selon elle, qu’elle engloutit comme pour la protéger, ou bien comme pour faire disparaître cette image réductrice et destructrice), utilisant des déchets à recycler pour unique décor et invitant le public à « être » comme elle, elle ne se cache sous aucun rôle ni masque. Elle bute, en transe, sur les reliefs de terre, dans une transe saisissante qui vient chercher et provoquer les accidents.

Aride et sec, son geste répercute par retours tranchants un malaise : « Comme un écho… explique-t-elle. J’étais au Sénégal lorsque la Côte d’Ivoire se déchirait. Je ne suis pas politicienne mais le devenir de mon pays m’intéresse et je me posais beaucoup de questions. Alors j’ai voulu apporter ma réflexion de danseuse, d’artiste, et faire un spectacle. » Tour à tour aguicheuse et bestiale, elle passe de la fausse scène au faux public, du réel au peuple, demandant à ce que chacun puisse s’interroger sur la part active et consciente qu’il a du monde.

Les « Quartiers libres » s’établissent donc sur une zone commune ; mais au risque de son ébranlement et de sa destruction répond un autre risque à prendre : la formulation d’un cri nécessaire. Nadia Beugré fait d’un rideau de bouteilles en plastique, voile obscur à défoncer, le symbole de cette conversion. Piétinant les débris, faisant sauter le bouchon qui obstruait sa bouche – et donc sa parole –, puis se libérant des bouteilles qu’elle avait placées autour de son corps comme des flèches qui la transperçaient, elle fait de sa danse une « mission » et un ultime rempart, prête à embrasser les parts morcelées du monde.

Quartiers libres
Chorégraphie et interprétation de Nadia Beugré
Dramaturgie, création et régie son : Boris Hennion
Création plastique : Nadia Beugré
Conception lumière et régie générale : Laurent Bourgeois et Erik Houllier
Paysage sonore : Mathieu Grenier
Latitudes Prod. – Lille
Crédit Photo : Boris Hennion
Au Tarmac du 14 au 17 octobre 2015 dans le cadre du festival d’Automne à Paris

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