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Prêt à baiser

Les mots restent sur le bout de la langue pour cette chorégraphie où le public est suspendu aux lèvres des danseurs…

« Par ma bouche, je te ferai œuvre. Par mon baiser, je prêterai à mon insatiable et morbide état l’apparence de mon désir. Posséder, vider de son élan vital et combler mon abyssale noirceur. Créer l’éternel par mes lèvres assassines. » Olivier Dubois. Inspirée du Sacre du Printemps, la performance d’Olivier Dubois, créée en 2012 au Centquatre, transforme les corps en matière en fusion et effusion. Le désir flirte avec le fantasme de dévoration à travers cette tectonique de sensations.

Les corps revêtent une aura de sacré entre les murs du Théâtre des Bernardines… Et Olivier Dubois a l’art de les sublimer pour suggérer jusqu’à l’invisible. La chorégraphie se cristallise en invitation au désir, comme un avant-goût de printemps primesautier. Sous nos yeux, mis en appétit par le titre aguicheur de la représentation, les codes de la séduction sont décortiqués et concentrés dans les 50 minutes de cette pulsion de vie qui mène aux mouvements, où l’instinct est le maître du moment, pour montrer une humanité crue et charnelle.

Les deux danseurs ne restent pas longtemps à distance. Tout corps pressé par le temps s’attire. Edouard Hue, la jeunesse éclatante et nonchalante dans son t-shirt Phoenix (un clin d’œil à L’Oiseau de feu ?) est posé sur un banc comme un gâteau derrière la vitrine d’une pâtisserie. Offert au regard, en appât alléchant. Le regard de l’autre, car le désir se compose en duo, se fait harponner en un clin d’œil. Un rapprochement physique est inévitable jusqu’à partager le même banc public, où les amoureux vont se bécoter, se savourer et se bouffer sans vergogne.

Bouche-à-bouche

prêt à baiserLe champ de vision se réduit jusqu’à l’obsession du corps désiré. Une note unique résonne dans l’espace en attente d’unisson. Le public est hypnotisé dans cette fausse immobilité. Les corps évoluent millimètre par millimètre l’un vers l’autre. Une approche qui décompose sans un mot une dialectique du désir. Un flash marque le changement de séquence. L’étape supplémentaire dans la montée du désir qui va crescendo.

Impact. Les bouches s’unissent dans un baiser qui se décline dans l’infini de l’éternité qui va durer le temps de l’étreinte. Le désir se vit dans l’instant. Le présent pleinement et rien d’autre, dans un scénario qui touche à l’universalité, le corps sans identité propre. On pense au Baiser de Klimt. On pense à la chorégraphie du Boléro, réalisée par Béjart. Une variation épidermique qui décline le baiser sous toutes ses formes. La musique de Stravinsky accompagne les à-coups des corps en soubresauts.

Bien « embouchées », les lèvres ne se séparent jamais dans ce peau à peau électrisant. Le désir brut se transforme en chasse où la proie se laisse dévorer et où le franc-tireur exprime une animalité grandissante. Les corps semblent absorbés l’un par l’autre. Ils se fondent, s’abandonnent, jusqu’à s’anéantir dans l’autre, comme une perte de soi et une perte de contrôle frôlant la transe. Les mouvements imperceptibles du rapprochement se muent en onde de choc jusqu’à la « grande vague » (traduction littérale de l’orgasme en chinois, « gao chao »). Un tsunami de sensations qui laisse les danseurs haletants et le public sans souffle.

Prêt à baiser
Création : Olivier Dubois
Interprétation : Olivier Dubois et Edouard Hue
D’après le Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky
Arrangements musicaux : François Caffenne
Crédit photo : Boris Munger
Durée : 50 mn

Vu au Théâtre des Bernardines le 04 mars.

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