Théâtrorama

Partir du vide. De postures simples du quotidien, de ces réflexes qui ne trouvent encore aucun vocabulaire. Mouler ces gestes et ces sentiments infimes mais déterminants à l’espace, en creux lui aussi. Le butô, cette danse de corps en ombres née au Japon après-guerre, énonce la part de l’indivisible dans le sensible, et ce que le réel doit au vide. Le travail d’Akaji Maro et du Dairakudakan, l’une des premières compagnies de butô et l’une des dernières existantes, ne cesse d’interroger ce transport. Nouvel exemple à travers « Ode à la chair », hymne au féminin, feuillet perméable qui s’écrit entre tissage et déchirure.

« Miroitement de la mer, murmure des entrailles. » Le premier tableau, à l’image des suivants, révélé par un pli brusque et violent de toile, s’établit dans une grotte sans reflets. Un miroir a été chevillé à même la peau d’une poignée de femmes – corps de cendres – enfermées dans leurs propres parois. La nature qui s’anime au centre de la scène rappelle les mouvements de chair de « Körper » de Sasha Waltz. C’est un espace du dedans qui s’absorbe, et la matière est une paroi déjà entamée. La cloison vibre et se rompt lentement, se cherche une balance dans des filets d’épouvante dans lesquels on naît, on se recroqueville et on se cambre, et desquels on peine à s’extraire. La prison et les visages se tordent dans un rire grotesque qui se fige bientôt en masque.

L’espace s’écarte en tortuosités. Entre effroi et souffle, cérémonies sacrificielles et offrandes, exclusion et bouffonnerie, ruines et origines, il se déploie dans un tremblement au rythme de cycles intranquilles. Il est lui aussi une couche, une membrane fragile et prise dans le grouillement du monde, d’où peuvent surgir un bestiaire gesticulant comme des paysages verticaux. Il mêle premiers et derniers âges, ovocyte et sépulcre, se tache du rouge de la puberté et de la sècheresse de la vieillesse, tinte dans les paumes de danseuses en robes noires effectuant un boléro sur un seul pied. Et la référence voilée à la danse espagnole, sous les airs à peine reconnaissables de « Besame mucho », prend tout son sens à la pensée de l’écrivain José Bergamín : la danse butô est aussi la pleine expression de la création d’une « demeure dans l’âme, l’air, le temps, à jamais ».

Ode - Yasuhiro Kobayashi 3

La Nature faite femme
Conçue par Emiko Agatsuma, l’une des solistes de la compagnie Dairakudakan et la plus ancienne de ses représentantes, la pièce explore différents rituels de passage et d’initiation. Expressivité de corps reclus – ou protégés – et métamorphosés, pénétration dans l’étrange et l’inquiétant et invitation au recueillement, elle est aussi, pour sa créatrice, la manifestation indirecte d’un hommage rendu aux victimes du tsunami qui a balayé le Nord de l’archipel en 2011.

Ronde tant burlesque qu’infernale, « Ode à la chair » exploite par le corps féminin le terrestre et l’amphibie dans un jeu permanent entre équilibre et déséquilibre, fluidité et asymétrie (l’inscription au sol se fait souvent par un talon unique, qui peut également servir de gant, dans une appréhension de l’espace tant malaisée que préliminaire). De milieux naturels en fossés utérins, de « restes » en « tentacules », de scènes extrêmes en parenthèses loufoques où des écolières ancestrales chaussent des lunettes à triple foyer, les danseuses, dans leurs teints blafards caractéristiques, semblent naître de poussières et d’écumes à la fois, se fondre en sculptures animées ou en serpents d’eau à la dextérité inouïe, ou encore en bêtes étranges et instables des ténèbres. C’est un chœur de femmes, parfois silencieux, parfois réduit à un simple râle, longeant ses propres entailles intérieures, sur la voie d’une renaissance.

Ode à la chair
Chorégraphie et mise en scène : Emiko Agatsuma
Direction artistique : Akaji Maro
Pièce pour dix danseuses de la compagnie butô Dairakudakan
Musique : Erik Santos, Kenichiro Tsukiyama, Yukie Kawanami
Costumes : Mika Tominaga
Photo © Yasuhiro Kobayashi
À la Maison de la Culture du Japon à Paris du 4 au 6 juin 2015

 

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