Théâtrorama

Au tout début : « J’imagine que votre curiosité et votre attente sont énormes. » Plus loin : « Nul n’a la patience de regarder le visage de l’autre. » Et finalement : « « La solitude de chacun est devenue évidente. » La nouvelle création de Paulo Ribeiro inscrit une histoire – la sienne mêlée aux mots d’Ingmar Bergman – à flanc de corps. C’est un récit qui danse ou une danse qui s’écoute, pénétrante et incisive. Elle paraît n’être que « moi » ; elle n’est en réalité qu’une révérence au « toi ».

« Sans toi, il ne peut y avoir de moi. » Cela sonne comme une double exclusion qui s’annule pour crier l’évidence de deux êtres, le nerf puissant d’une relation duelle et la force à trouver en « moi » pour atteindre le « toi ». Le premier, ce « moi », est un danseur solo tombant son costume et ses talonnettes rutilantes de scène. Il loge bientôt à chaque recoin de ses propres mouvements, de dandinements sensuels sous des airs brésiliens aux tremblements inquiets sous des percussions, jusqu’à la chute. Il forme avec le second, ce « toi », un couple abstrait, un duo rassemblé frôlant et déjouant l’impossible représentation : « toi », l’invisible qui danse et qui caresse, vient et abandonne, n’a pas de matière ; elle n’est même pas une ombre. Elle est une empreinte, fantasmée à chaque fois que Paulo Ribeiro ferme l’œil et ouvre ses paumes, qui se grave depuis sa chair jusque dans ses glissades, depuis ses mots jusque dans ses silences.

« Sans un toi, il ne peut y avoir un moi », corrige-t-il alors. C’est déjà l’aveu d’un cheminement. Des prémisses au terme, la traversée en mots et en gestes du chorégraphe portugais s’écrit ainsi, partant d’une adresse faite à l’autre et craignant de s’abandonner dans le retranchement. C’est que ce qui menace de s’éteindre demande en fait à s’étreindre en profondeur. Mais chaque pas est à la fois un risque et une conjuration de ce risque ; quelque chose malgré tout, quelque chose d’irréfutable se formule in situ. Commencer à ressentir l’autre est vécu intensément comme un retour « impudique » sur soi-même : et se retourner, c’est « entamer une partie d’échec avec la mort » qui devient ainsi une « amie », une « confidente ».

Soi-même comme un « espace sans issue »
À travers quatre airs et partitions – ceux de Robert Wyatt, Franz Koglmann, Jean-Sébastien Bach et Magnus Lindberg – s’exposent quatre battements différents, quatre chapitres biographiques. Et le parcours de « moi » à « toi », suivant toutes ces propositions, pourrait trouver plusieurs formes de résolutions. Car la création est le trajet intérieur d’une âme à vif, mais aussi un dialogue entre un « moi » concret et la possibilité d’un « toi », ou encore le sillon d’une rencontre entre la danse et le théâtre, le geste et le mot.

De « toi » à « moi », il y va de l’expression d’un danger et d’un combat de « soi à soi ». Paulo Ribeiro, avec Ingmar Bergman, se demande avec quel ton et dans quelle dynamique aborder sa propre histoire. Le lien se fait de glissades aux mouvements lascifs d’épaules qui appellent l’autre, de l’exposition au recueillement qui éprouve l’autre, d’un équilibre de funambule sur un sol à appréhender à une danse viscéralement intériorisée. « La plupart des mots prononcés par les personnages de Bergman sont des mots pleins, des dialogues que l’on doit écouter plusieurs fois tellement ils sont riches », soutient Paulo Ribeiro. Et il se passe la même chose dès qu’il danse, coule et convulse, s’écarte et revient en lui-même : son geste est plein et ancré, humide et sec, langoureux et recentré.

Si son espace est dit « sans issue », il a alors tout le temps de l’explorer, d’en parcourir chaque arête et chaque creux, chaque pan et chaque ornière. Sa danse se fait ainsi tentative de possession et de repossession, de son corps instrument – les mesures d’« Insensatez » nuancées par la voix de Robert Wyatt servant de cadre à un amour « fou et sincère » qui s’y déploie – jusqu’à son corps dirigeant. Le chef d’orchestre qu’il devient, maîtrisant et désarticulant ses membres comme les cordes d’un ensemble, répond à ses impulsions et s’y oublie entièrement, transperçant son propre manège, entrant dans une transe libre et libératoire.

Sans toi, il ne peut y avoir de moi
Chorégraphie : Paulo Ribeiro
Musique : Robert Wyatt, Franz Koglmann, Jean-Sébastien Bach, Magnus Lindberg
Costumes : José António Tenente
Lumières : Nuno Meira
Production Compagnie Paulo Ribeiro / Teatro Viriato (Portugal)
Crédit Photo : José Alfredo
Au Théâtre national de Chaillot du 20 au 26 novembre 2015, les 20, 21, 24 et 25 à 20h45, jeudi à 19h45

 

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