Théâtrorama

Naked Lunch

Naked Lunch © Reyer BoxemCeci est un entre-deux. Ça s’époumone par pulsations ; ça s’éraille et s’égosille ; ça danse puissamment puis ça rampe sur les parois. La voix est gutturale ; le geste coule, classique, puis heurte, renversé. Ça accroche le public du premier rang, choque le deuxième, puis vient piocher dans le reste pour l’inviter sur scène comme on le mettrait au pilori sans l’avertir. Ça emprunte la lettre camée du Festin nu de William Burroughs, mais c’est encore autre chose. Rien de tout ceci n’est réel, autant dire que tout est possible.

Sur scène, l’héroïne est une héroïne – à la fois poudre et personnage – et son cortège est un mirage. Au tout début, dit-elle, « on voit naître la fin ». Au tout début, on entre dans la paraphrase et on se souvient des lignes de Burroughs, dans lesquelles rien ne commence et rien ne termine. Mais c’est un leurre, une « blague » prévient le panneau de traduction, une « blague pourrie » qui a fait suite à une détonation. Un simple « Boum » et un espace halluciné s’est déverrouillé, interstice chimérique et baroque, fendillé comme une paupière qui peine à s’entrouvrir, ou comme une joue fendue par un sourire de mort. De Burroughs, on ne retiendra alors que cette faculté à parler de l’œuvre qui se crée tout en la créant soi-même, et on viendra la posséder tout entière, violemment, mais aussi vaguement.

Il n’y a aucune narration ; il n’y a aucun pays. À l’« Interzone » de Burroughs répondent quelques notes mexicaines, brésiliennes, chaotiques, haletantes. Des sons d’ailleurs et de nulle part. Les violeurs portent des tee-shirts à l’effigie du groupe « Kiss » ; les voilés portent des kilts et des collants striés de veines et d’os ; les masqués tambourinent et se dénudent au carnaval ; les médecins hypothétiques charrient des cercueils. À l’orgie, on invite des DJs, des sopranos et des chanteurs grégoriens. Au rite initiatique, on convie quelques mythes sacrificiels et autres rythmes vaudous. En filigrane, on dépèce les éléments de la vie de celle qui est n’est que le bourreau d’elle-même, de sa dépression à sa peur permanente, de sa révolte contre la société de consommation à ses pertes d’amour et de foi, et jusqu’à ses addictions. Son « Je » est flouté ; son état est celui d’une vie et d’une mort paradoxales, au-delà encore de ce que le seul sommeil pourrait être.

Du festin au fantasme

Le point de départ, s’il fallait en trouver un : explorer l’être et ses libertés, c’est-à-dire scruter toutes ses facettes et creuser le sillon du possible dans l’impossible. À l’initiative de ce fantasme incarné, le Club Guy & Roni grave et épuise les mêmes limites que celles qui sont explorées dans le roman-titre : sa scène ressemble à la terre de Burroughs, mettant elle aussi à découvert les moindres artères et aspérités d’un cerveau humain. Plongés dans « un énorme paradoxe qui englobe tout », corps et émotions, sous l’effet de la drogue, se confrontent à l’hypotrophie et à l’hypertrophie, métamorphosant et amplifiant leurs gestes et leurs figures – jouant d’acrobaties, d’autodérision et d’ironie cruelle, mais aussi de mouvements qui reviennent sur eux-mêmes et de scènes qui se défont pour se faire à nouveau. À la fois imprécis et habité, l’imaginaire qui se formule dans la danse se fait entre énonciation et combustion de lui-même, entre construction et chaos.

Naked Lunch  © Reyer BoxemL’horloge est un pouls ; elle a en son centre une cible humaine et mouvante qui tourne en attendant son heure. Son tempo est ralenti, puis la tension artérielle s’élève. Et chaque défaillance est un défi qui appelle immédiatement une renaissance. Car Guy Weizman et Roni Haver ne montrent jamais la mort, mais s’intéressent au contraire au gouffre créateur et vital de la période – seconde ou sentiment s’éternité – avant la mort. Leur Naked Lunch est un hiatus personnifié : il se déploie dans un temps séparé de toute conscience. Ce temps pourrait être celui de la circulation du produit hallucinogène entre le moment de son entrée dans la veine et le moment où il atteint sang et organes, ou bien celui qui sépare le coup de feu du cœur et de la tête de sa victime. « Le spectacle, c’est aussi un shoot. »

Les danseurs, chanteurs et musiciens érigent un miroir troublé et le brisent avec fougue – que ce soit le quatrième mur, ou leurs propres enceintes. Il y a des écrans tendus de part en part, transparents et opaques, sur lesquels ils cognent pour expulser le double en eux, transformant les causes de la mort en raisons de vie. Fuite du « concret impitoyable » des choses et des éléments, Naked Lunch est un manifeste virtuose signant la persistance du rêve.

Naked Lunch
Chorégraphie : Guy Weizman et Roni Haver (Club Guy & Roni)
Musique : Yannis Kyriakides
Texte : Oscar van Woensel (Dood Paard)
Percussions : Slagwerk Den Haag
Voix : Silbersee
Danse : Dunja Jocic, Roni Haver, Angela Herenda, Camilo Chapela, Adam Peterson, Igor Podsiadly
Actrice : Veerle van Overloop
Musiciens : Pepe Garcia, Enric Montfort, Frank Wienk
Chanteurs : Steven van Gils, Tiemo Wang, Maciej Straburzynski
Crédit Photo : Reyer Boxem
Au théâtre national de Chaillot du 6 au 8 avril 2016 puis en tournée

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