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The show… Must go on

Must go on de Nathalie FillionMust go on – Une troupe indivisible sous une boule à facettes. Les flux et reflux d’une musique qui s’excite, excitant une quinzaine de corps à sa suite. Un chœur de voix qui résonnent et des mouvements bientôt spasmodiques. Puis l’éclat des sons du Didji en grand manitou, annonçant le fracas des répliques qui se mettent à fuser. « Must go on est une pièce à danser », avertit Nathalie Fillion, mais aussi, très vite, une danse de rôles et de mots. Une scène de théâtre transformée en salle de discothèque où des adolescents s’amusent à jouer, s’entraînent à vivre.

Une kyrielle de « raveurs » – une nuée de rêveurs – « danse danse danse » sur scène. C’est un bal d’adolescents, une soirée pour pubères avec leurs yeux qui se ferment quand ils lèvent les bras pour suivre un rythme flou, avec leurs bouches qui s’ouvrent pour proférer des clichés et des propos rapportés. Ils ont le visage de l’émancipation mais le costume emprunté qui les enferme dans la terminologie qu’on leur prête. Ici, ils sont acteurs et témoins des années qu’ils traversent, ayant assisté à la mort de Bowie, à celle de Prince, et avant cela à celle d’Amy Winehouse. Ils n’ont pas eu à aller au front, ni eux, ni leurs parents, mais ils se souviennent du jour où les tours se sont effondrées. Certains de leurs grands-parents leur ont raconté des souvenirs de camps, d’autres leur ont appris à danser la valse à trois temps. Ils ont avec eux quelques lectures partagées, de Baudelaire à Sartre en passant par Camus, même s’ils ne voient pas bien à quoi ils ressemblent. Là, ils sont des héritiers universels, endossant des siècles de littérature et de mythologie derrière eux, et certains même très contemporains qui les pénètrent dans tous leurs corps.

Ce sont des enfants de contes, de légendes ou de Textes, comme des purs produits de la réalité, voire l’assemblée d’un « nouveau monde ». Perdus sous la boule de ce monde à plusieurs faces, ils s’interrogent sur leur propre face en dansant, entre insouciance et incompréhension. Ils se construisent tout d’abord à travers des mythes anciens qui les renvoient à leur duplicité – lui joue à être Icare à côté de Narcisse, elle s’évertue à être Ophélie, elle encore cherche à se connaître elle-même à travers les yeux des autres. Ils sortent aussi de fables ou se font fabulistes, P’tit Prince, Rimbaud ou petit soldat de chair. Ils sont enfin tirés de leur anonymat pour l’incarnation de caractères et de lieux communs – qui de la jeune fille, qui de l’écolier, à qui lancera la première bombe, à qui restera muet, à qui les fera tous danser.

Must go on – Personnages en quête d’identités

Must go on de Nathalie FillionEux qui dansent sont à la fois doubles et divisés. Miroirs d’eux-mêmes en constante métamorphose, ils jonglent sur deux pieds, claudiquent ou trébuchent, lancés dans une « course de fond » qui ne leur autorise aucun temps d’arrêt. Ils sont pleine fiction puis toute réalité, symbolisant l’une, incarnant l’autre, passant de l’une à l’autre en mêlant les références, les instants « graves » et ceux « tragiques », les cris intérieurs et les désillusions, les risques de la perte de soi et la recherche de l’autre en soi et devant soi.

Le fil d’Ariane qu’ils déroulent dans le texte est une ligne bientôt bifurquée. La boule à facettes n’est plus qu’un sombre décor. Au second temps, le retour aux origines est une plongée dans l’intime. La déconstruction des mythes passe par l’effondrement de tout décor au privilège de la recomposition d’une géographie personnelle. Les continents sont, cette fois, des zones organiques ou superficielles, mais toutes liées au corps. Sans fard ni masque, ils crient leur mal de siècle personnel, pansent quelques plaies qui ne leur appartiennent pas, s’interrogent alors sur le théâtre, prennent le risque de la vérité.

« Must go on » : il faut continuer. Poursuivre l’écriture, dit Nathalie Fillion, malgré le sentiment d’« intranquillité » face à une actualité qui accumule les « événements » et répète ses chiffres et ses dates, 11 septembre, 13 novembre, et toutes les autres. Poursuivre sur une voie plus tranquille faite de répétitions elle aussi, mais sur scène, car « rien n’est tragique tant que l’on joue ». Poursuivre au quotidien cette danse de corps et de mots, ici brillamment confiée aux élèves de l’Académie supérieure professionnelle du théâtre du Limousin, qui jouent et s’ébattent, qui réduisent peu à peu la distance entre le rôle et l’être.

Must go on
Texte et mise en scène de Nathalie Fillion, assistée d’Elisa Habibi
Chorégraphie : Jean-Marc Hoolbecq
Scénographie, costumes, coiffures, maquillages : Charlotte Villermet, assistée de Daphné Naud
Création musicale collective / son et arrangements : Nourel Boucherk
Lumière : Clair Debar, assistée d’Alexandra Dubé-Girard
Stagiaire assistant à la mise en scène : Tristan Gros
Avec les élèves-comédiens de la Séquence 8 de l’Académie de l’Union – école professionnelle du théâtre du Limousin
Crédit Photo Tristan Jeanne-Valès

Vu dans le cadre du Festival des écoles du théâtre public à l’Atelier de Paris – Carolyn Carlson

Jusqu’au 3 juillet à la Cartoucherie et au théâtre national de La Colline

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