Théâtrorama

C’est l’incertitude de ce qui, d’ordinaire, demeure invisible, retenu dans les « marges ». Non pas un visage, mais la couche de peau qui resterait collée derrière un masque, son empreinte. Non pas un habit, mais la transparence du corps sous l’habit. Non pas l’étranger, mais l’étrange en soi et la reconnaissance de l’autre. Et, plutôt que l’image, son négatif, qui permettrait la révélation et la « libération » : « Margin Release ».

Ils sont deux dans un espace prétendu, qui ne ressemble à aucun autre. Il y a quelques objets au sol et une bobine qui pend dans les airs, attachée par deux câbles épais. Ils entrent tout d’abord à travers des discours mêlés et inaudibles, des phrases prononcées bouche close et dans une langue inconnue ou connue d’eux seuls, en train de s’inventer ou résumant l’essentiel d’autres langues, par bribes indistinctes. Derrière eux, comme en eux, demeure une part de soi qui fabrique le soi, à laquelle répond une part du monde qui est déjà le monde. Et la reconnaissance de l’autre passera par la connaissance du monde et par l’évaluation des distances et du vide entre eux, entre éloignement et rapprochement, intervalles et écarts.

Mais ce monde se formulerait par intuition et instinct. Un masque, une moulure, une empreinte imprimés à l’envers s’expriment bientôt : un balancement du bras simule un enfantement, et l’interstice désignée par l’ouverture des lèvres rend possible l’arrivée des premiers mots. Ce sera la jouissance d’un « oui » et la résistance d’un « non », tirés des quelque « huit cents mots de français » qu’ils disent maîtriser. Ce seront aussi des expressions minimales et primitives : le bruit d’un corps qui se dégonfle par flatulences en rafale, le mime d’un jeu érotique et de dos courbés, le choix des onomatopées comme revers de mots et de sens.

Volte-face
Lenio Kaklea et Kerem Gelebek évoluent dans un espace dépouillé de tout miroir, et donc de toute représentation. Ce qui s’articule n’a donc d’autre référentiel que lui-même : ils « dansent avec des morceaux de leurs corps moulés pour libérer cette part absurde et informe cachée dans le négatif de leur corps ». Le rare langage qu’ils utilisent puise dans un dictionnaire à trou, dans lequel tous les mots pourraient ne commencer que par une voyelle unique, la lettre « a », ou bien la lettre « o », à la fois origine et béance. Sur une feuille de papier, le dessin de leurs membres qu’ils tracent n’envisage ainsi que lui seul, venant les prolonger eux-mêmes, voire les dédoubler.

Cette simple marque devient alors l’« endroit » de leur corps, leur moyen singulier de communication et le signe de leur communion. Car depuis ces deux visages qui se dévisagent, les corps se confondent bientôt par la nuque pour n’en former qu’un seul. Leurs poings, gantés, se lient également, et les mouvements de l’un deviennent désormais l’unique reflet des mouvements de l’autre. L’un en bordure de l’autre, se prenant chacun pour écho, figuration de « marges en marge », ils se lancent dans un manège répétitif.

Ils seront à la fois assimilés et altérés, « presque » un couple à « presque » esquisser une valse ou un mambo sur un tempo indéchiffrable. Leurs doigts se rejoindront « presque » comme sur le plafond imaginaire d’une chapelle célèbre. De même, le décor autour d’eux se teintera à moitié, par pastels plutôt que par couleurs franches. Mettant en scène un jeu de projection sans réflexion, c’est à dire sans réflexivité ni risque de narcissisme, « Margin Release » fixe une entreprise de dévoilement à partir de corps et d’un monde à l’apparence grotesque. Un trouble émerge de chaque mouvement, qui porte l’indice de la mort à l’une de ses extrémités, et celui de la mémoire à l’autre.

Margin Release
Chorégraphie et textes : Lenio Kaklea, en collaboration avec Lou Forster et Kerem Gelebek
Interprétation : Kerem Gelebek et Lenio Kaklea
Lumières : Philippe Gladieux
Création sonore : Eric Yvelin
Objets scéniques : Olivier Brichet
Costumes : La Bourette
Production KOMM’N’ACT / Lou Colombani
Photo © Patrick Berger
Au Centre Pompidou dans le cadre du Nouveau Festival (du 15 avril au 20 juillet 2015)

 

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